Le Japon, le pays de ma mère

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Japon, le pays de ma mère_Nihed el Baroudi
Cérémonie de thé au Japon. ©Nihed El Baroudi

Nihed El Baroudi est écrivaine et juriste franco-marocaine. En 2026, elle parcourt sept pays d’Asie en 80 jours. Dans chacun d’eux, elle retrouve une part de sa mère et de son histoire, qu’elle immortalise dans sa chronique de voyage «À l’autre bout du monde, ma mère». En exclusivité pour H24Info, elle nous livre un extrait intitulé «Le Japon, le pays de ma mère», dans lequel elle tisse des liens inattendus entre le pays du Soleil-Levant et le Maroc, tout en nous entraînant dans un voyage intime à l’autre bout du monde.

Des vols annulés, des frontières fermées, et voilà comment un voyage improvisé s’est présenté à moi en mars dernier, à l’autre bout du monde.

Je pensais trouver les sept boules de cristal et rencontrer Shenron sur mon nuage magique. Et finalement, au pays du soleil levant, j’ai retrouvé un autre pays. Celui du couchant.

Au Japon, on retrouve une culture de l’hospitalité et de l’élégance comme au Maroc, une culture qui se manifeste avec grâce lors de rituels comme la cérémonie du thé.

Hier, dans le quartier de Gion, à Kyoto, j’ai assisté à la première cérémonie du thé japonais de toute ma vie. Un sentiment étrangement familier s’est emparé de moi dès le début de la cérémonie. La scène mêlait plusieurs souvenirs d’enfance : je me revoyais au dojo de La Londe les Maures, dans le sud de la France, la tête prosternée sur le tatami sous le regard bienveillant de Jigoro Kano.

Et en même temps, me revenait un soir d’été du début des années 2000, sur un stah d’El Aïoun Sidi Mellouk. J’entends le bruit de la théière qui se lève et s’élève pour créer razza, cette mousse blanche qui couronne le verre de thé. Au-delà du bruit des verres, mon cerveau ne peut pas s’empêcher de chantonner la chanson had l’kass hlou de Haja El Hamdaouia, paix à son âme.

Une chanson qui rappelle toute la douceur et la joie que recherchent les Marocains dans la dégustation du thé. Je me revois dans le salon de ma mère, devant ce tableau que l’on retrouve partout au Maroc, celui d’un homme vêtu d’un salham blanc élégant en train de servir du thé devant une siniya prête à accueillir plusieurs dizaines de personnes pour célébrer ce moment. Car même au Maroc, le thé est plus qu’une simple dégustation, c’est une célébration, une cérémonie.

Revenons à la cérémonie du thé qui m’attendait à Kyoto. Devant moi, un plateau, une brosse ou plutôt un fouet en bambou (chasen), quelques grammes de poudre de matcha (qui ressemble indéniablement au henné) versée dans un bol (chawan) couvert de dessins raffinés racontant une histoire, le tout  accompagné de quelques confiseries (wagashi) pour apporter un moment de douceur.

Les yeux rivés sur ce bol si élégant me plongent de nouveau dans des souvenirs. Ce bol me rappelle ma mère qui sort ses bols les plus élégants pendant le Ramadan pour nous servir la meilleure hrira sur Terre, celle qu’elle préparait avec amour.

Au cours de cette cérémonie, l’hôtesse m’explique les principes qui la gouvernent (harmonie, respect, pureté, tranquillité) et qui doivent être observés tant par l’hôte que par l’invité. Chacun des gestes accomplis en porte la trace : tourner le bol plusieurs fois, puis y souffler délicatement à la fin, pour remercier son hôte de ce moment de grâce et de convivialité.

Elle m’invite à prendre le fouet en bambou pour faire mousser l’eau qui vient d’être versée sur la poudre de matcha. Pour avoir une véritable mousse, elle finit par prendre le fouet et le faire à ma place, comme ma mère.

A la fin, elle nettoie chaque ustensile avec ce magnifique chiffon en soie rouge qu’elle porte autour de sa ceinture. Comme elle les a purifiés au début de la cérémonie, elle se doit de les laisser propres à la fin. L’image de ma mère se fond dans cet amour de la propreté, du respect et de l’élégance.

Je sors de la cérémonie du thé, je me dirige vers le 7 eleven pour acheter une bouteille d’eau que j’ai terminée en deux minutes. Je cherche désespérément une poubelle dans les rues de Kyoto. En vain. J’ai d’ailleurs appris, au cours de ce voyage, que l’on ne mangeait pas en marchant ici. On a des lieux pour déjeuner ou dîner : chez soi ou au restaurant. Mais pas ailleurs. Mon Dieu, que je revois ma mère. Et encore, je trouve que le Japon est plus laxiste car ma mère refusait même le restaurant persuadée que la nourriture était de moindre qualité et l’hygiène souvent douteuse.

Je profite du beau temps pour me balader avant de prendre le métro. En parlant du métro, j’ai rarement vu des stations de métro aussi propres de toute ma vie. Au-delà de la propreté inégalée qui me fait penser à ma mère, je la revois également dans cette discipline qui règne sur les bancs du métro où les appels téléphoniques sont proscrits pour préserver un silence si précieux dans une journée mouvementée.

En me promenant, je mesure la chance que j’ai d’être dans un des plus beaux pays du monde en pleine floraison des cerisiers qui entourent chaque rive du Kamo.

Tout me fait penser à ma mère. Jusqu’au mot Sakura (cerisiers en fleur) qui me fait penser au Tasakourt inou, ma perdrix, comme elle aimait m’appeler, en amazigh.

Dans la culture japonaise, ce phénomène Sakura ne dure qu’un instant, deux semaines au plus avant de faner. Il rappelle le temps qui passe, la vie, la mort. Tout est éphémère, même la beauté.

Une chose est sûre, le soleil sait manifestement bien choisir son lit aussi bien pour se lever que pour se coucher.

 

Par Nihed El Baroudi

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