Maroc-Espagne-Portugal: une nouvelle puissance économique méditerranéenne après le Mondial 2030?

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L’attribution du Mondial 2030 agit comme un catalyseur pour l’intégration économique Maroc-Espagne-Portugal. Fondée sur l’intensification des échanges et des investissements déjà observée en 2024, cette coopération multisectorielle (commerce, énergie, infrastructures) vise à bâtir une nouvelle puissance économique méditerranéenne. Eclairage de Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé au think tank NejMaroc, spécialisé sur les questions de diplomatie, d’intelligence économique et de géopolitique. 

L’axe Maroc – Espagne – Portugal se trouve à un tournant historique. L’attribution conjointe de la Coupe du monde de football 2030 aux trois pays ne se limite pas à l’organisation d’un événement sportif : elle symbolise une ambition partagée de construction d’un espace économique intégré, fondé sur une complémentarité géographique, sectorielle et politique. Les données consolidées de 2024 révèlent déjà une intensification des échanges et des investissements, qui servent de socle à une coopération renouvelée et susceptible de se pérenniser au-delà de l’horizon de l’événement sportif. Il convient d’analyser les composantes de cette intégration — commerciale, infrastructurelle, énergétique, technologique, humaine et institutionnelle — pour évaluer ses potentialités et identifier les défis à surmonter.

Depuis le lancement de l’Union pour la Méditerranée en 2008, les relations entre le Maroc, l’Espagne et le Portugal ont connu un renforcement progressif, sous l’impulsion de programmes de coopération transfrontalière et de projets d’infrastructure régionaux. La candidature commune au Mondial 2030 a joué le rôle de catalyseur, en suscitant des engagements politiques forts et en mobilisant des ressources publiques et privées. L’enjeu principal réside dans la transformation de cette dynamique conjoncturelle en un partenariat stratégique à long terme, capable de répondre aux mutations économiques globales — digitalisation, transition énergétique, fragmentation des chaines de valeur — et d’accroître la compétitivité de la zone au sein du pourtour euro‑méditerranéen.

Les flux commerciaux entre le Maroc et l’Espagne ont atteint en 2024 des niveaux inédits. Les exportations espagnoles vers le Maroc se sont élevées à 10,8 milliards d’euros, enregistrant une progression de 7 % par rapport à l’année précédente, tandis que les exportations marocaines vers l’Espagne ont totalisé 8,2 milliards d’euros, en hausse de 9 %. Ces échanges placent le Maroc comme premier partenaire commercial de l’Espagne en Afrique, représentant plus de 60 % de ses exportations à destination du continent. Sur le même semestre, les investissements directs étrangers (IDE) espagnols au Maroc ont dépassé 1,9 milliard de dirhams (environ 180 millions d’euros), marquant une croissance continue dans les secteurs de la construction, de l’automobile, de l’agroalimentaire et des services financiers.

Le Portugal, de son côté, a consolidé ses relations commerciales avec le Maroc, avec un volume d’échanges bilatéraux estimé à 1,4 milliard d’euros pour l’ensemble de l’année 2024, soit une hausse de 5 % par rapport à 2023. Les exportations portugaises vers le Maroc ont porté sur des produits chimiques, des machines industrielles et des équipements de transport, alors que les importations depuis le Maroc ont été dominées par les phosphates, les produits agricoles et le textile. Les IDE portugais ont également progressé, soutenus par des opérations dans les secteurs de l’énergie renouvelable et des technologies de l’information.

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Yassine El Yattioui.

L’amélioration des liaisons terrestres, maritimes et aériennes constitue un enjeu central pour fluidifier le commerce et faciliter la mobilité des personnes et des marchandises. En 2024, le trafic portuaire entre Tanger Med et plusieurs ports espagnols (Algesiras, Valence) a franchi le cap de 5 millions de conteneurs EVP, traduisant un renforcement des corridors maritimes. Parallèlement, des accords ont été signés pour accélérer la modernisation des lignes ferroviaires entre le Nord du Maroc et le Sud de l’Espagne, via le projet de liaison à grande vitesse regroupant Rabat, Tanger et les principales villes andalouses. Du côté du Portugal, les ports de Sines et de Lisbonne renforcent leur coopération avec Tanger Med, dans le cadre d’un réseau logistique euro‑méditerranéen visant à décongestionner les routes centrales et à diversifier les points d’entrée pour les flux africains.

Au plan aérien, les compagnies aériennes espagnoles ont multiplié les fréquences vers Casablanca et Marrakech, tandis que les vols directs depuis Lisbonne vers Agadir ont enregistré une hausse de 12 % du nombre de passagers. Ces développements facilitent non seulement le tourisme, mais également la circulation des cadres d’entreprise, des chercheurs et des étudiants, favorisant ainsi les échanges de compétences et le coconstruction de projets.

La trilatérale s’appuie sur la complémentarité dans la production et la distribution d’énergie. Le Maroc, engagé dans un plan ambitieux de transition énergétique, a porté sa capacité installée en solaire et éolien à près de 5 000 MW fin 2024, dont 40 % via des partenariats public‑privé impliquant des entreprises espagnoles et portugaises. L’Espagne, confrontée à la sécurisation de son approvisionnement, envisage d’importer de l’électricité verte depuis le Maroc via des interconnexions électriques renforcées, afin de compenser la variabilité des renouvelables sur son territoire. Le Portugal, qui couvre déjà plus de la moitié de sa consommation d’électricité grâce aux énergies renouvelables, joue le rôle de hub technique, avec des compétences en gestion de réseaux intelligents et en stockage d’énergie.

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Ce triptyque énergétique ouvre la voie à des projets concertés, tels que la construction de parcs solaires transfrontaliers et l’expérimentation de l’hydrogène vert. Plusieurs consortiums hispano‑maroco‑portugais travaillent déjà sur des unités de production d’hydrogène en zone industrielle près de Tanger, destinées à l’exportation vers l’Europe du Nord. L’intégration d’un marché régional de l’énergie permettrait par ailleurs d’optimiser les coûts et d’accélérer la décarbonation des économies.

La coopération ne saurait se limiter aux aspects matériels : elle implique également un partage de savoir‑faire, une mobilité accrue des chercheurs et une harmonisation des standards de formation. En 2024, les universités marocaines ont signé une vingtaine de conventions de partenariat avec des établissements espagnols et portugais, couvrant les domaines de l’ingénierie, des sciences humaines et de la gestion. Ces accords incluent des programmes de double diplôme, des échanges de doctorants et des projets de recherche conjoints, notamment dans les filières de la transition énergétique, de l’agriculture durable et du tourisme culturel.

Par ailleurs, des incubateurs et des accélérateurs d’entreprises ont été mis en place à Tanger, Casablanca, Séville et Lisbonne, favorisant l’émergence de start‑ups transméditerranéennes dans le numérique, la biotechnologie et la fintech. Ces écosystèmes innovants bénéficient de financements croisés, de la mise en réseau de mentors et de l’accès à des marchés diversifiés. À terme, la constitution d’un espace commun d’innovation pourrait attirer des investisseurs internationaux en quête de projets à fort potentiel de croissance.

L’avancement de ce partenariat repose sur l’édification d’une architecture institutionnelle capable de structurer la coopération. Les trois gouvernements ont établi depuis 2022 un comité de pilotage économique trilatéral, réunissant ministres et hauts responsables des affaires étrangères, du commerce, de l’énergie et des transports. Cette instance se réunit semestriellement pour définir les priorités stratégiques, superviser la mise en œuvre des projets et lever les éventuels obstacles réglementaires.

Zone de libre‑échange avancée

En parallèle, un observatoire euro‑méditerranéen de la compétitivité a été créé en 2024, chargé de collecter et d’analyser des indicateurs de performance (coûts logistiques, délais douaniers, pénétration des renouvelables, niveaux de formation). Son rôle est de fournir un diagnostic partagé et de proposer des mesures correctrices. À terme, l’ambition est de doter l’axe Maroc – Espagne – Portugal d’un statut de zone de libre‑échange avancée, assortie de mécanismes de règlement des différends et d’un cadre fiscal incitatif pour les investissements verts et innovants.

Cette trajectoire de coopération n’est pas exempte de difficultés. La fragmentation du cadre réglementaire entre l’Union européenne et le Royaume du Maroc complique également l’intégration. Les entreprises hispano‑portugaises sont soumises aux normes européennes, tandis que leurs partenaires marocains évoluent sous un régime différent. L’harmonisation des standards techniques, sanitaires et environnementaux exige des négociations approfondies et une volonté politique durable.

Enfin, la durabilité des projets dépendra de l’équilibre entre enjeux économiques, sociaux et environnementaux. Les grands chantiers — stades, lignes à grande vitesse, centrales solaires — génèrent une demande de financement considérable et peuvent conduire à une dette publique accrue si la planification ne tient pas compte des retours sur investissement à moyen terme.

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Pour assurer une coopération véritablement intégrée et pérenne, plusieurs orientations sont recommandées. D’abord, l’accélération des travaux d’interconnexion électrique et ferroviaire doit s’accompagner d’un programme de formation et de transfert de compétences, afin de créer une main‑d’œuvre qualifiée dans les métiers de l’énergie et des transports. Ensuite, la création d’un fonds trilatéral d’investissement vert pourrait financer des projets d’hydrogène, d’efficacité énergétique et d’économie circulaire, tout en s’appuyant sur des critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) reconnus par les acteurs internationaux.

La mise en place d’un label « euro‑méditerranéen » pour les produits issus de l’axe Maroc – Espagne – Portugal offrirait une valeur ajoutée commerciale et renforcerait l’identité collective de la région. Ce label pourrait garantir des standards de qualité, de durabilité et de responsabilité sociale, et devenir un gage de confiance sur les marchés européens et africains.

Enfin, l’institutionnalisation d’un dialogue sociétal trilatéral, incluant organisations patronales, syndicats et représentants de la société civile, permettrait de renforcer l’acceptabilité sociale des grands projets et d’anticiper les conflits d’usage. Une gouvernance partagée, fondée sur la transparence et la concertation, est la condition d’une croissance inclusive et durable.

Les données de 2024 témoignent d’une intensification notable des échanges commerciaux, d’investissements croissants et d’une première mise en réseau des infrastructures. L’enjeu consiste désormais à consolider ces acquis par une vision stratégique de long terme, fondée sur la complémentarité sectorielle, l’innovation, la transition énergétique et la gouvernance partagée. En surmontant les obstacles réglementaires, cet axe trilatéral pourrait non seulement renforcer la compétitivité et la résilience de ses économies, mais aussi offrir un modèle de coopération régionale adapté aux défis du 21ème siècle.

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