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Histoire: Mohammed Ben Salah Messa, l’Algérien qui a contribué à la naissance de la Fête du Trône
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Souvent perçue comme une création monarchique, la Fête du Trône cache en réalité une origine militante, subversive et transnationale. Derrière ce rituel national marocain, devenu un pilier de l’unité et de la souveraineté, un journaliste algérien méconnu: Mohammed Ben Salah Messa. Retour sur une histoire effacée par le temps, qui révèle comment la presse engagée a défié le protectorat français et contribué à forger un pacte historique entre le Trône et son peuple.
La scène se déroule le 18 novembre 1933, au grand parc public connu sous le nom de Jnan Sbil, situé près de la porte Bab Boujloud (Abi Al Jounoud) de l’ancienne Médina de Fès et la nouvelle ville coloniale. Entre les étangs et les arbres du jardin (Agdal) construit par le sultan Moulay Abdallah ben Ismaïl (1694-1757) au XVIIIe siècle, est organisé le premier rassemblement national populaire du mouvement national marocain dans la ville spirituelle pour célébrer le sixième anniversaire de l’intronisation du sultan Mohammed Ben Youssef. C’est ainsi qu’est née la Fête du Trône.
Aux origines, une fête populaire
Chaque 30 juillet, le Maroc célèbre la Fête du Trône. Derrière cette commémoration se cache une histoire de lutte, d’unité nationale et de défis lancés au protectorat français. Dans une rare chronique, Abdelhadi Boutaleb, figure du mouvement national, retrace la genèse de cette initiative née en 1933, en pleine occupation, et devenue le symbole de l’attachement indéfectible du peuple marocain à son roi.
Selon ce grand conseiller des rois Hassan II et Mohammed VI, le leader du mouvement national, Mohamed Bel Hassan Ouazzani, a rendu justice à un homme méconnu qui est à l’origine de l’idée de la célébration de la Fête du Trône. Son nom: Mohammed Ben Saleh Messa, propriétaire du magazine Al-Maghreb, qui était publié à cette époque en arabe à Rabat.
Dans la troisième partie de son ouvrage Hayat wa Jihad (Vie et combat), le fondateur du Parti de la Choura et de l’Istiqlal, Mohamed Hassan Ouazzani, témoigne: « L’idée de célébrer l’anniversaire de l’accession au trône du sultan Mohammed Ben Youssef (futur Mohammed V), qui succéda à son père le sultan Moulay Youssef, a été lancée pour la première fois par Mohammed Saleh Messa, à qui l’on doit cette initiative. Mais c’est le journal Aamal al-Shaab (Action du Peuple), dont Messa était l’un des rédacteurs secrets et dans lequel il ne publiait pas ses articles ou les publiait sous un pseudonyme, qui a adopté l’idée, l’a promue et l’a même mise en œuvre à l’échelle nationale, mettant les autorités françaises devant le fait accompli ».
18 novembre 1933 décrété jour férié
Le journaliste Mohamed Ben Salah Messa, auteur discret écrivant souvent sous pseudonyme, est crédité de l’idée originelle de cette fête symbolique. Par le biais du journal Action du Peuple dont il était l’un des rédacteurs anonymes, l’écrivain algérien résidant au Maroc lança un appel à instituer le 18 novembre comme fête nationale. Dans son édition du 20 octobre 1933, Mohamed Ben Salah Messa affirmait que seule l’unité autour du trône pouvait résister à la politique coloniale de division entre Arabes et Berbères, entre zones françaises, espagnoles et internationales.
Ce jour-là, à Fès, fut hissé pour la première fois un drapeau marocain. Des télégrammes de félicitations affluèrent vers le Palais royal à Rabat, envoyés par des individus et des associations. En 1934, le mouvement national intensifie sa campagne. Face à l’ampleur populaire du phénomène, le protectorat n’a d’autre choix que de plier: le 31 octobre 1934, le Grand Vizir Mohamed El Mokri, avec l’aval du résident général Henri Ponsot (août 1933 à mars 1936), décrète officiellement le 18 novembre comme jour férié national.
L’Algérien derrière l’idée de l’unité nationale
Lorsque le journal Action du Peuple a appelé à marquer la fête du couronnement royal (devenue Fête du Trône), il n’existait que depuis trois mois et son deuxième numéro, daté du 20 octobre 1933, appelait le peuple marocain à faire du 18 novembre de chaque année, une fête nationale afin de célébrer comme il se doit l’honneur et la dignité dus à celui qui occupe le trône.
Le journal, et derrière lui l’écrivain d’origine algérienne, soulignait que l’unité nationale du Maroc, divisé en trois régions et menacé par la division entre Arabes et Berbères, ne pouvait être incarnée et consolidée que par l’unité du trône et l’attachement à celui qui y siège, et qu’il était du droit et du devoir du peuple de s’attacher au sultan qui, selon l’auteur de l’article, était le souverain de son peuple et non des autorités du protectorat.
La fête du défi
La Fête du Trône, que le peuple marocain imposa à la protection française comme fête nationale, devint la fête du défi des patriotes à la colonisation française, qui avait échoué dans sa tentative d’isoler le sultan de son peuple et de ses sujets, tout comme les mesures répressives de cette colonisation avaient mis en échec leur tentative d’étouffer le mouvement national dans l’œuf.
Depuis la première célébration de la Fête du Trône en 1933 jusqu’à l’indépendance du Maroc, et même pendant l’exil du sultan Ben Youssef et jusqu’à son retour, le peuple marocain a adopté le slogan « Le trône au peuple » ou « Le peuple au trône ». La célébration de cette fête nationale constituait un autre défi pour l’autorité de la protection française, qui tentait de semer la discorde entre les nationalistes et le sultan en qualifiant le mouvement nationaliste opposé à sa politique de mouvement de rébellion contre le sultan et son trône.
Le pari du pouvoir
L’autorité protectrice a révélé son intention d’isoler le sultan de son peuple en mai 1934, lorsque celui-ci a effectué une visite officielle à Fès. Les nationalistes ont saisi cette occasion pour l’accueillir et lui exprimer leur loyauté avec des manifestations populaires à travers la ville, où des arcs de triomphe ont été érigés et des drapeaux hissés dans chaque quartier. Ce jour-là, les foules ont entonné un hymne composé pour l’occasion par le leader Allal El Fassi.
Le leader Ouzzani a publié un numéro spécial du journal Action du Peuple, illustré d’une photo du sultan et de son fils, le prince Moulay Hassan. Le spectacle était magnifique lorsque le peuple s’est rassemblé autour de son roi, monté sur son cheval, lors de son entrée officielle à Fès, dans une scène mémorable.
Panique du protectorat
L’hymne d’Allal El Fassi a inspiré l’enthousiasme des foules, et les enseignants l’ont appris aux élèves des écoles libres – dont je faisais partie – et aux masses populaires, qui l’ont répété devant le roi lors de sa visite prévue dans la vieille ville, le lendemain de son arrivée officielle.
Le protectorat, paniqué, tente de reprendre la main. Les autorités accusent les manifestants d’avoir piétiné le drapeau français. Les autorités coloniales exigent du sultan qu’il annule sa prière prévue à la mosquée Al-Qarawiyyin et qu’il sanctionne les «agitateurs». Le sultan Mohammed V refuse. Il préfère écourter sa visite que d’abandonner son peuple. Ce geste souverain, cette fidélité réciproque entre le roi et la Nation, scelle un pacte historique. C’est cet esprit, celui de la révolution du Peuple et du Roi, qui va déclencher la révolte populaire contre la destitution et l’exil de Mohammed V et de la famille royale.
Un rituel de résistance
Dès lors, la Fête du Trône devient un rituel de résistance. Même durant l’exil du roi en 1953, les Marocains continuent de la célébrer, défiant l’interdit colonial. Loin d’être un simple hommage à un monarque, cette fête est l’expression d’un attachement à une institution perçue comme rempart contre l’occupation, et trait d’union entre toutes les composantes du peuple marocain.
Une union que le protectorat voulait miner avec la tentative d’imposer le « Dahir berbère » du 16 mai 1930. Face à cette dynamique de contestation, l’initiative des nationalistes d’instituer une fête en l’honneur du trône agaça profondément les autorités du Protectorat français, d’autant qu’elles ne purent empêcher l’institution de ce rituel annuel dans les années suivantes.
La Fête du Trône devint un symbole de défi, affirmant l’attachement du peuple marocain à la légitimité de Mohammed V et réclamant son retour d’exil, ainsi que l’indépendance du pays.
Un outil de mobilisation populaire
Sous Mohammed V, la Fête du Trône devint l’expression d’un pacte implicite entre le monarque et le peuple. Elle servit de tribune annuelle pour réaffirmer les revendications nationales : défense de l’identité arabo-musulmane, lutte contre le protectorat et aspiration à la souveraineté. Même en exil, Mohammed V demeurait célébré à cette date, preuve de l’attachement populaire.
Son retour d’exil en 1955 consacra ce lien indéfectible. Dans son premier discours du Trône post-exil, le roi annonce la fin du régime de tutelle, proclama l’indépendance et affirme l’avènement d’une monarchie constitutionnelle. Il transforme la Fête du Trône en un rendez-vous solennel où sera dressé le bilan de l’année écoulée — une tradition maintenue par Hassan II, mais dans un style marqué par les tensions de l’époque.
L’instrumentalisation sous Hassan II
Dès les débuts de son règne, Hassan II fut confronté à une crise de légitimité : la destitution du gouvernement nationaliste dirigé par Abdallah Ibrahim en mai 1960 accentua la rupture avec les forces politiques issues du mouvement indépendantiste. Dès lors, la Fête du Trône fut mobilisée pour asseoir un pouvoir personnel fort. Elle prit une ampleur matérielle inédite : festivités organisées dans tout le pays, implication diplomatique à l’étranger, et mobilisation totale de l’appareil d’État.
Ce faste visait à affirmer la continuité monarchique dans un contexte de tensions politiques et de centralisation du pouvoir.
Le tournant avec Mohammed VI
L’accession de Mohammed VI au trône en 1999 marqua une rupture profonde. Le nouveau roi, alors âgé de 36 ans, jouissait d’une popularité spontanée. Non impliqué dans les pratiques autoritaires de son père, il incarnait l’espoir d’une monarchie modernisée. Le passage du pouvoir s’étant déroulé de façon pacifique, les clivages sur la légitimité s’étaient dissipés. Une seule légitimité s’imposait désormais : celle de la démocratie, de la participation citoyenne et du pluralisme.
Conscient de ce changement d’époque, Mohammed VI décida dès son premier anniversaire du Trône de mettre fin aux fastes excessifs. Il fit supprimer les cérémonies ostentatoires organisées par les autorités locales et les concerts de louanges à la télévision. La Fête du Trône retrouva ainsi sa signification première : un moment solennel consacré au discours royal et à la cérémonie de la Bayâa (allégeance).
Une fête du Trône tournée vers l’avenir
Le contenu du discours évolua aussi. Plutôt qu’un simple bilan, Mohammed VI adopta un ton pragmatique, ancré dans les défis concrets du pays. Ses allocutions sont devenues un outil de gouvernance et d’orientation stratégique. Il y aborde les réformes judiciaires, éducatives, agricoles, l’investissement, ou encore la régionalisation.
La Fête du Trône, aujourd’hui, a rompu avec ses oripeaux traditionnels pour mieux épouser l’esprit du temps : elle est devenue un moment de dialogue direct entre le Roi et son peuple, un moment de cap politique, un moment d’espérance. Elle traduit désormais la volonté de consolider l’État de droit, de renforcer la démocratie et de construire un projet modernisateur en phase avec les aspirations des Marocains.
