Chronique. Reconnaissance de la Palestine: les raisons et l’impact du virage diplomatique des puissances occidentales

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Drapeau de la Palestine
Drapeau de la Palestine. © DR

Le 30 juillet 2025, à l’issue d’une conférence ministérielle de l’Organisation des Nations Unies, quinze États, parmi lesquels la France, le Canada et l’Australie, ont exprimé de manière conjointe leur volonté de reconnaître l’État de Palestine, appelant les autres pays à emboîter le pas dans cette démarche hautement symbolique et politiquement lourde de conséquences. Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé au think tank NejMaroc, chercheur associé à la Benemérita Universidad Autónoma de Puebla au Mexique, nous explique les raisons et l’impact de cette dynamique.

Cette initiative marque une inflexion significative dans les dynamiques diplomatiques mondiales, au moment où la situation à Gaza atteint des niveaux de gravité sans précédent sur le plan humanitaire, sécuritaire et éthique. Alors que 148 États ont déjà reconnu l’État palestinien, la mobilisation de pays historiquement prudents ou alignés sur des équilibres stratégiques complexes – comme la France, le Canada, l’Australie ou potentiellement le Royaume-Uni , illustre une transformation en cours dans la manière dont la communauté internationale perçoit le conflit israélo-palestinien.

Cette évolution ne peut être dissociée du contexte géopolitique actuel, marqué par une remise en cause croissante du statu quo diplomatique et par une indignation croissante devant ce qui apparaît de plus en plus, dans l’opinion publique mondiale comme au sein d’une partie de la diplomatie internationale, comme un processus de déshumanisation systématique du peuple palestinien, pouvant être qualifié selon plusieurs juristes et ONG de génocide au sens du droit international.

Depuis plusieurs mois, Gaza est le théâtre d’une offensive militaire d’une ampleur inédite, déclenchée dans le prolongement de l’attaque du 7 octobre 2023 perpétrée par le Hamas sur le territoire israélien. La réponse militaire en cours puisse être justifiée au regard des principes de proportionnalité et de distinction consacrés par le droit international humanitaire. Le bilan humain est effroyable : une majorité de femmes et d’enfants sont les victimes, une destruction massive des infrastructures civiles, y compris les hôpitaux, les écoles, les lieux de culte, les réseaux d’eau et d’électricité.

L’ONU, de nombreuses ONG humanitaires ainsi que plusieurs commissions d’enquête indépendantes ont documenté des violations répétées du droit international, des entraves à l’acheminement de l’aide humanitaire, des famines organisées, des déplacements forcés massifs et des actes pouvant s’apparenter à une volonté d’anéantir la population civile palestinienne en tant que groupe national. Ce tableau accablant renvoie au cadre juridique de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948, qui définit ce dernier comme des actes commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux. De nombreux spécialistes du droit international, y compris d’anciens rapporteurs de l’ONU, ont publiquement évoqué l’existence d’éléments permettant de qualifier les exactions actuelles à Gaza de génocidaires.

Face à cette situation, la reconnaissance de l’État palestinien par des États du Nord global prend une dimension diplomatique et symbolique de premier plan. Elle participe à une tentative de rééquilibrage d’un narratif international longtemps dominé par la centralité des préoccupations sécuritaires d’Israël, souvent au détriment de la reconnaissance des droits du peuple palestinien. Cette dynamique nouvelle s’inscrit dans une logique historique : depuis les accords d’Oslo dans les années 1990, l’idée d’une solution à deux États est restée l’option officielle soutenue par l’ensemble des chancelleries occidentales, mais n’a jamais été mise en œuvre de manière concrète. La colonisation continue de la Cisjordanie, les lois israéliennes consacrant le caractère exclusivement juif de l’État d’Israël, et l’échec de toutes les initiatives de paix ont vidé cette solution de sa substance réelle.

En reconnaissant aujourd’hui l’État palestinien, ces quinze pays affirment une volonté politique de sortir de la simple rhétorique et de poser un acte souverain qui confère une légitimité institutionnelle à la cause palestinienne sur la scène internationale. Ils envoient également un message à Israël et à ses alliés historiques : il ne peut y avoir de paix sans justice, et il ne peut y avoir de justice sans reconnaissance pleine et entière des droits politiques, territoriaux et humains des Palestiniens.

Yassine El Yattioui
Yassine El Yattioui. ©DR

La participation de la France à cet appel n’est pas anodine. Paris a longtemps privilégié une position équilibrée, soucieuse de ménager sa relation stratégique avec Israël tout en réaffirmant régulièrement son soutien à une solution à deux États. L’intensification des violences, l’écho croissant des mobilisations citoyennes en faveur de la Palestine en France et dans le monde comme au Maroc, ainsi que le poids de l’opinion publique arabe et africaine – avec qui la France tente de rétablir des liens parfois distendus – ont certainement pesé dans ce repositionnement. La France, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et puissance européenne influente, envoie ainsi un signal fort qui pourrait avoir des effets d’entraînement sur d’autres pays occidentaux hésitants, comme l’Allemagne ou les Pays-Bas. La présence du Canada et de l’Australie dans ce groupe de reconnaissance accentue encore l’effet de bascule.

Ces deux pays, alliés historiques d’Israël et membres du G20, avaient jusqu’ici résisté à la reconnaissance d’un État palestinien, préférant soutenir les processus de paix multilatéraux, malgré leur paralysie manifeste. Leur engagement nouveau traduit une prise de conscience des limites de l’approche actuelle et une volonté de reconfigurer le cadre diplomatique.

Cette évolution peut aussi être comprise à la lumière des mutations en cours du système international. L’unilatéralisme américain, la montée en puissance de la Chine et des pays émergents, les fractures croissantes entre les Suds et les pays occidentaux sur la question du double standard en matière de droits humains, contribuent à affaiblir l’autorité morale et politique de l’Occident. Dans ce contexte, certains États occidentaux cherchent à restaurer leur crédibilité sur la scène internationale en rompant avec des positions perçues comme hypocrites ou biaisées.

La reconnaissance de la Palestine devient ainsi un levier pour renouer un dialogue avec les opinions publiques du Sud global, notamment en Afrique, en Asie ou en Amérique latine, où le soutien à la cause palestinienne est massif. Elle reflète aussi une tentative d’adaptation à un nouvel ordre multipolaire dans lequel les équilibres géopolitiques se recomposent autour d’alliances plus fluides et moins structurées qu’auparavant.

Il convient également de noter que cette reconnaissance s’opère dans un cadre institutionnel de plus en plus favorable à la cause palestinienne. L’Assemblée générale des Nations Unies a voté à plusieurs reprises des résolutions reconnaissant les droits du peuple palestinien, et l’UNESCO a accueilli la Palestine comme État membre en 2011. La Cour pénale internationale a ouvert une enquête sur des crimes de guerre potentiellement commis dans les territoires palestiniens. Le fait que des États du cœur du système international, et non seulement des pays du Sud, rejoignent cette dynamique renforce la légitimité de la revendication palestinienne. Cela confère une force morale et juridique nouvelle au projet d’un État palestinien viable, indépendant et souverain.

Toutefois, cette reconnaissance reste avant tout politique. Elle ne saurait, à elle seule, faire émerger un véritable État palestinien sur le terrain, tant que la colonisation se poursuit, que la bande de Gaza reste assiégée et que la communauté internationale ne parvient pas à imposer un cadre contraignant de résolution du conflit. C’est pourquoi l’enjeu dépasse la seule reconnaissance diplomatique : il s’agit de construire un rapport de force international capable de contraindre Israël à respecter les résolutions onusiennes, à mettre fin à l’occupation, et à accepter une solution négociée fondée sur le droit international. Cela suppose également un soutien fort aux institutions palestiniennes, à la reconstruction de Gaza, à la réconciliation inter palestinienne entre le Fatah et le Hamas, à la libération de leaders unificateur comme Marwan Barghouti et à la refondation d’un échiquier politique capable de représenter l’ensemble du peuple palestinien sur une base inclusive, démocratique et souveraine.

La reconnaissance de l’État de Palestine par quinze pays, dont plusieurs puissances occidentales, constitue une étape diplomatique importante qui pourrait annoncer une bascule historique dans la gestion du conflit israélo-palestinien. Elle intervient dans un contexte d’extrême violence, où l’inaction devient moralement et politiquement insoutenable, et où l’hypocrisie diplomatique ne peut plus masquer la réalité des crimes commis. Elle participe d’un mouvement plus large de rééquilibrage des relations internationales autour de principes de justice, de droit et de dignité humaine, dans un monde où les peuples exigent de plus en plus des positions claires, cohérentes et courageuses face aux tragédies qui se déroulent sous leurs yeux. L’avenir dira si cet élan symbolique sera prolongé par des actes concrets et un changement de paradigme durable, ou s’il restera un simple geste dans l’histoire mouvementée d’un conflit qui, depuis plus de soixante-quinze ans, symbolise les failles, les impasses et les contradictions de l’ordre mondial

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