La chronique de Yassine El Yattioui. Tour du Maroc de cyclisme: une nécessité pour la promotion territoriale, touristique et identitaire du Maroc

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Yassine El Yattioui
Yassine El Yattioui. ©DR

La mise en place d’un Tour du Maroc cycliste structuré et durable, dont la réflexion s’est affinée depuis le séminaire tenu le 25 juin dernier à l’ESCA de Casablanca sous l’invitation du Dr Ahmed Iraqi, représente aujourd’hui bien plus qu’un simple événement sportif. Il s’agit d’un projet à forte portée stratégique, capable de conjuguer les dimensions territoriale, économique, culturelle et identitaire du Royaume. Analyse 

Dans un contexte où le cyclisme international se professionnalise rapidement, le Maroc se trouve face à une opportunité unique de créer un rendez-vous annuel qui soit à la fois un outil de développement local, un vecteur d’attractivité touristique et un levier de diplomatie culturelle. L’examen attentif de la situation actuelle montre cependant que le Tour du Maroc, dans sa forme existante, souffre d’une irrégularité préoccupante : aucune édition n’a été organisée entre 2020 et 2023, ce qui rompt le rythme nécessaire à son inscription dans l’agenda international et réduit sa visibilité auprès des partenaires, sponsors et équipes étrangères. Cette instabilité ne permet pas de consolider une image forte de l’événement, ni de fidéliser un public national et international.

Le début de l’année 2025 illustre pourtant l’appétence croissante des acteurs institutionnels et associatifs pour le développement du cyclisme au Maroc. Les discussions autour de la réactivation du Tour, associées à des initiatives locales et à des échanges internationaux, montrent que la volonté de structuration est réelle. Un exemple inspirant se trouve dans l’expérience récente du Critérium de Marcolès, organisé dans le Cantal en France, qui en août 2025 a accueilli une délégation marocaine venue observer de près les méthodes d’organisation, la mobilisation des bénévoles, la gestion des partenariats et la scénarisation médiatique de l’événement. Ce type de déplacement démontre que des passerelles sont en train de se créer entre la culture cycliste marocaine et les savoir-faire européens, et que des leçons peuvent être tirées pour transposer des modèles de réussite au contexte marocain. Il ne s’agit pas simplement de copier un format, mais de l’adapter à nos réalités territoriales, sociales et climatiques, en capitalisant sur la diversité géographique et culturelle qui constitue un atout majeur du Maroc.

L’argument territorial s’impose comme l’un des plus puissants en faveur de ce projet. Un Tour du Maroc cycliste pourrait devenir un révélateur de la richesse de notre régionalisation avancée, en articulant un parcours qui traverse aussi bien les métropoles que les espaces ruraux les plus reculés. Les routes nationales historiques, les voies rapides modernes et les chemins secondaires rénovés offrent un maillage permettant de dessiner des étapes qui mettent en valeur toutes les facettes du territoire : reliefs de l’Atlas, plaines fertiles, zones désertiques du Sud, littoraux atlantique et méditerranéen, oasis sahariennes et villages perchés. Une telle diversité de paysages n’a pas seulement un intérêt esthétique : elle porte un récit national qui peut être médiatisé à grande échelle, participant à un véritable nation branding. Le passage dans les zones rurales, souvent marginalisées dans les circuits touristiques classiques, créerait un effet d’entraînement pour l’économie locale : hébergements, restauration, artisanat, produits agricoles de terroir, tous trouveraient là une vitrine exceptionnelle.

Sur le plan économique, les projections pour 2025 montrent que le cyclotourisme mondial continue de croître, notamment dans les marchés européens qui constituent des bassins naturels de touristes pour le Maroc. Les expériences de pays comme l’Espagne, l’Italie ou le Portugal démontrent qu’un grand tour cycliste attire non seulement les équipes professionnelles, mais aussi les amateurs qui, séduits par les images de l’événement, reviennent sur place pour reproduire certaines étapes. Ce phénomène de « tourisme de réitération » pourrait être un puissant levier pour allonger la durée moyenne de séjour au Maroc, augmenter la dépense par touriste et diversifier les flux au-delà des zones balnéaires. Le Tour du Maroc pourrait ainsi fonctionner en synergie avec les stratégies nationales de désaisonnalisation du tourisme, en attirant un public au printemps ou en automne, périodes idéales pour la pratique cycliste.

Cependant, pour que ce projet ne reste pas une ambition théorique, il est impératif de le professionnaliser. Cela implique d’abord une labellisation claire de l’événement, qui en garantirait la qualité et la régularité, et lui permettrait d’intégrer durablement le calendrier international de l’Union Cycliste Internationale. Cela suppose également un renforcement des moyens de la Fédération Royale Marocaine de Cyclisme, qui devrait bénéficier d’un budget stable, d’un soutien logistique accru et d’un réseau de partenaires publics et privés. L’engagement des collectivités territoriales est essentiel : elles peuvent cofinancer certaines étapes, améliorer les infrastructures d’accueil et mobiliser les acteurs locaux autour de l’événement.

L’initiative doit aussi être adossée à une politique ambitieuse de développement des pistes cyclables dans les zones urbaines et périurbaines, afin de créer une culture cycliste de masse et non pas seulement d’élite.

La dimension éducative et sociale du projet ne doit pas être sous-estimée. En inspirant la jeunesse marocaine à pratiquer le cyclisme, le Tour pourrait devenir un outil de promotion de modes de vie sains, de lutte contre la sédentarité et de cohésion sociale. Les jeunes talents, détectés dans les écoles, les clubs locaux et les compétitions régionales, pourraient être intégrés dans des filières de formation menant vers le haut niveau. L’effet d’entraînement sur la pratique féminine, encore marginale dans le cyclisme marocain, serait également significatif si des programmes spécifiques de promotion et d’accompagnement sont mis en place. Dans cette perspective, l’événement ne serait pas seulement une vitrine ponctuelle, mais un catalyseur structurant pour l’ensemble de l’écosystème sportif national.

Enfin, sur le plan identitaire et diplomatique, un Tour du Maroc bien conçu serait un puissant outil de rayonnement. Il offrirait une occasion annuelle de raconter au monde une histoire marocaine positive, moderne et dynamique, en conjuguant tradition et innovation. Il permettrait aussi d’accueillir des équipes étrangères, de renforcer les échanges interculturels et de positionner le Maroc comme une plateforme africaine du cyclisme, capable d’organiser des événements de haut niveau dans des conditions techniques et sécuritaires optimales.

Dans un environnement géopolitique où l’image et l’influence se construisent aussi à travers le sport, ce capital symbolique est loin d’être négligeable.

Si cette dynamique est menée avec sérieux et persévérance, une génération de jeunes cyclistes marocains pourrait émerger, porteuse de performances sportives, de fierté nationale et d’opportunités économiques nouvelles pour l’ensemble du pays.

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