Chronique. François Bayr-OUT: le signe d’une France en pleine instabilité politique

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François Bayrou France
Le Premier ministre français François Bayrou. © DR

Le départ de François Bayrou de la tête du gouvernement français, moins d’une année avant son arrivée, constitue un nouveau symptôme d’une crise politique qui s’enracine et dont les conséquences s’avèrent de plus en plus profondes pour la stabilité institutionnelle de la Ve République. Analyse de Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé à NejMaroc, chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II, spécialisé sur les questions de diplomatie, d’intelligence économique et de géopolitique.

La France, qui s’est longtemps distinguée par une relative continuité institutionnelle, n’avait jamais connu depuis l’avènement du régime gaullien une telle instabilité dans l’exercice du pouvoir exécutif. En l’espace d’une année seulement, trois Premiers ministres se sont succédé depuis septembre 2024, et si l’on remonte au second mandat présidentiel d’Emmanuel Macron entamé en 2022, ce sont déjà quatre chefs de gouvernement qui ont été contraints de céder la place. Une telle succession en si peu de temps illustre une incapacité structurelle à construire une majorité stable et à incarner une ligne politique lisible pour l’opinion publique comme pour les partenaires institutionnels.

Cette instabilité traduit non seulement un échec personnel du président Macron dans sa promesse de réconciliation nationale, lancée dès 2017 au moment de son accession à l’Élysée, mais aussi une crise systémique qui atteint le cœur du fonctionnement de la démocratie française. La réconciliation, qui devait se matérialiser par une nouvelle manière de gouverner, capable de dépasser les clivages partisans et de fédérer les énergies autour d’un projet commun, n’a jamais vu le jour. Au contraire, jamais la méfiance des citoyens français à l’égard de leurs élites politiques n’a été aussi prononcée, jamais la fracture entre gouvernants et gouvernés n’a semblé aussi difficile à surmonter. Macron s’était également présenté comme le dernier rempart face au Rassemblement National, garantissant que sa présence à l’Élysée constituerait le principal obstacle à l’ascension de l’extrême droite.

Or, les faits démontrent le contraire. Jamais le RN n’a compté autant de députés à l’Assemblée nationale, jamais son influence sur l’agenda politique n’a été aussi marquée, et jamais le fameux front républicain, qui constituait jusqu’ici une digue protectrice contre la normalisation du parti de Marine Le Pen, ne s’est montré aussi fragile et fissuré. Son effritement progressif annonce un bouleversement majeur dans le paysage politique français, où l’extrême droite ne se contente plus d’être une force d’opposition protestataire, mais apparaît comme une alternative prête à gouverner. Dans ce contexte, la nomination d’un nouveau Premier ministre, quel qu’il soit, soulève la question lancinante de sa capacité à durer. Car si l’on s’en tient aux dynamiques actuelles au sein de l’Assemblée nationale, il est probable qu’il subisse rapidement le sort de ses prédécesseurs, destitué par une motion de censure.

La France se retrouve ainsi prisonnière d’un cycle d’instabilité où aucun gouvernement ne parvient à s’installer durablement et à mettre en œuvre un programme cohérent.

La menace d’une nouvelle dissolution de l’Assemblée nationale plane inévitablement au-dessus de l’exécutif. Mais une deuxième dissolution en l’espace de deux ans serait un acte politiquement périlleux, voire suicidaire, dans la mesure où elle pourrait précipiter l’accession du Rassemblement National à une majorité relative comprise entre 240 et 270 sièges. Un tel scénario bouleverserait en profondeur la configuration des forces politiques.

La famille des Républicains, déjà fragilisée par des années d’hésitations stratégiques, se retrouverait confrontée à une dislocation probable. D’un côté, les partisans de Bruno Retailleau pourraient être tentés de rejoindre un RN en position de force afin de peser sur l’élaboration d’une majorité parlementaire. De l’autre, les fidèles de Laurent Wauquiez continueraient de défendre une droite conservatrice mais autonome, refusant toute compromission avec l’extrême droite. Ce schisme au sein de la droite traditionnelle, loin de renforcer sa capacité de survie, ouvrirait la voie à la constitution d’une majorité absolue en faveur du RN et de ses alliés potentiels, soit 289 députés ou davantage.

Ainsi, Emmanuel Macron entrerait dans l’histoire comme le président qui aura, malgré ses promesses initiales, permis l’arrivée au pouvoir du Rassemblement National. L’hypothèse d’une cohabitation forcée entre Macron et Jordan Bardella, en tant que Premier ministre, deviendrait alors une réalité plausible. Ce basculement marquerait un tournant historique, en brisant l’un des tabous majeurs de la Ve République et en consacrant l’intégration de l’extrême droite dans la gestion effective de l’État. Dans un tel contexte, les élections présidentielles de 2027 s’annonceraient comme une consécration pour le RN, qui pourrait conquérir également l’Élysée.

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Yassine El Yattioui. ©DR

Un autre élément institutionnel vient complexifier davantage la situation. Si une dissolution devait intervenir d’ici la fin de l’année 2025 ou au début de l’année 2026, les députés élus verraient leur mandat courir jusqu’en 2030 voire 2031. Autrement dit, le prochain président élu en 2027 se retrouverait face à une Assemblée Nationale dominée potentiellement par le RN dès le début de son quinquennat. Ce verrouillage institutionnel placerait la France dans une configuration inédite, où l’alternance présidentielle ne pourrait plus s’appuyer sur une majorité parlementaire susceptible de traduire en actes le programme choisi par les électeurs.

Si Emmanuel Macron refuse d’emprunter cette voie, l’opposition intégrera dans l’agenda politique, celle de la démission, ouvrant la voie à une élection présidentielle anticipée. Une telle décision, qui placerait le pays devant ses responsabilités, aurait pour but de relégitimer l’exécutif. Mais quel en serait le résultat concret dans un contexte où le désenchantement politique et la défiance envers les institutions sont si massifs ? Rien ne garantit qu’une telle manœuvre éviterait l’ascension du RN.

La France est aujourd’hui dans une impasse politique profonde. Le régime semi-présidentiel de la Ve République, longtemps présenté comme un modèle d’équilibre entre un exécutif fort et un parlementarisme contrôlé, se trouve fragilisé comme jamais. Son fonctionnement penche désormais vers un parlementarisme instable, qui rappelle par certains aspects les soubresauts de la vie politique britannique ou italienne au début des années 2000, caractérisés par une succession rapide de gouvernements incapables de durer.

Cette instabilité interne se double de fragilités économiques préoccupantes.

L’agence Fitch doit rendre le 12 septembre prochain sa nouvelle évaluation de la note souveraine de la France, et tout indique que le pays risque de perdre son double A, ce qui renforcerait la méfiance des marchés. Une telle dégradation accentuerait le coût de la dette, qui atteint déjà 114 % du PIB, et viendrait peser sur la crédibilité financière de l’État.

En accumulant à la fois instabilité politique et fragilité économique, la France se trouve exposée à une crise de confiance majeure, où les investisseurs doutent de sa capacité à mener des réformes et où les citoyens cessent de croire en l’efficacité de ses institutions.

Le second mandat d’Emmanuel Macron s’apparente en réalité à une accélération de l’effondrement de la scène politique nationale. L’absence de cap lisible, l’incapacité à rassembler et la multiplication des crises révèlent un système en perte de repères et sans véritable porte de sortie.

Dans ce paysage marqué par l’incertitude et la désorientation, le départ de François Bayrou ne constitue pas seulement un épisode de plus dans la valse des Premiers ministres. Il symbolise l’échec global d’un modèle de gouvernance qui n’a pas su tenir ses promesses, ni préserver la stabilité, ni empêcher l’ascension des extrêmes, ni offrir à la société française les perspectives de confiance et de projection vers l’avenir dont elle a besoin.

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