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Chronique. Au-delà du mythe d’une « OTAN arabe »: construire une coopération durable
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L’idée récurrente d’une force arabe conjointe, relancée par le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi lors des récents échanges diplomatiques précédant le sommet arabo-islamique de Doha, semble à première vue répondre à un impératif de sécurité collective dans un environnement géopolitique instable et marqué par la montée des menaces transnationales. Pourtant, l’examen attentif de la réalité politique, militaire et stratégique du monde arabe révèle les limites structurelles d’un tel projet. Analyse de Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé à NejMaroc, chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II, spécialisé sur les questions de diplomatie, d’intelligence économique et de géopolitique.
L’histoire contemporaine démontre que les initiatives visant à instaurer une défense commune entre États arabes ont toujours buté sur des obstacles insurmontables liés à la souveraineté nationale, aux divergences idéologiques et aux profondes disparités de capacités militaires. La proposition de créer une alliance semblable à l’OTAN suppose une homogénéité politique et doctrinale qui est inexistante dans le monde arabe, où coexistent des monarchies conservatrices, des républiques autoritaires, des États faillis et des économies rentières, chacun poursuivant des objectifs géopolitiques propres et souvent antagonistes.
Les écarts de puissance militaire constituent un premier obstacle majeur à toute intégration défensive. Les dépenses de défense des États du Golfe comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis atteignent respectivement plus de 75 milliards et 25 milliards de dollars annuels, alors que celles de pays comme la Jordanie ou la Tunisie ne dépassent guère 2 milliards. L’Arabie saoudite possède environ 225 000 soldats actifs, les Émirats 65 000, tandis que le Liban n’en compte que 80 000, souvent sous-équipés et dépendants de l’aide extérieure. Ces écarts sont encore plus flagrants en matière de technologies de défense : les forces aériennes et les systèmes de défense anti-missiles de certains pays du Golfe sont à la pointe, achetés auprès des États-Unis ou de partenaires européens, alors que d’autres armées arabes disposent d’équipements vieillissants, parfois de conception soviétique datant de la guerre froide. Imaginer une intégration opérationnelle entre de tels ensembles disparates relève d’un défi logistique et doctrinal colossal, qui nécessiterait non seulement une standardisation des équipements, des procédures et des systèmes de communication, mais aussi une confiance stratégique réciproque qui est aujourd’hui absente.
À cette hétérogénéité matérielle s’ajoute une fragmentation profonde des visions géopolitiques et diplomatiques. Certains États arabes sont solidement arrimés au bloc occidental et entretiennent des partenariats stratégiques avec les États-Unis et l’Union européenne, comme le Qatar, les Émirats arabes unis ou la Jordanie. D’autres adoptent une posture plus alignée sur les puissances des BRICS, notamment l’Algérie ou l’Égypte, qui développent des relations militaires étroites avec la Russie et la Chine. D’autres encore, comme la Syrie ou le Liban, demeurent pris dans des conflits internes et des alliances régionales mouvantes, parfois en opposition frontale avec leurs voisins arabes. Une alliance militaire multilatérale suppose une convergence de doctrines stratégiques et d’objectifs sécuritaires, or le monde arabe se caractérise précisément par l’absence de cette convergence. Les rivalités persistantes entre le Qatar et certains de ses voisins du Conseil de coopération du Golfe, illustrées par le blocus de 2017, ou encore les tensions récurrentes entre le Maroc et l’Algérie, montrent que la solidarité arabe reste largement rhétorique et que la méfiance domine souvent les relations interétatiques.
La souveraineté nationale sur les forces armées constitue un autre frein fondamental. Les armées sont, pour la plupart des États arabes, les garantes de la stabilité interne et de la pérennité des régimes en place. Elles jouent un rôle politique central, souvent lié à l’histoire de l’indépendance nationale et à la légitimité des élites dirigeantes. Confier à une instance supranationale la capacité de mobiliser ou de commander des forces nationales serait perçu comme une atteinte directe à la souveraineté, ce que peu d’États accepteraient. L’exemple de l’OTAN, souvent invoqué en modèle, repose sur un socle de valeurs communes, d’institutions démocratiques consolidées et d’une dissuasion nucléaire partagée, autant d’éléments absents du monde arabe. Même au sein de l’OTAN, pourtant homogène, la question de la souveraineté nationale continue de provoquer des tensions, comme l’ont montré les divergences récurrentes entre la Turquie et ses alliés. Transposer ce modèle dans un espace arabe marqué par la méfiance mutuelle, les antagonismes historiques et l’absence de mécanismes de règlement des différends apparaît illusoire.
Avant d’envisager toute forme d’intégration militaire, il serait plus rationnel et réaliste de renforcer la coopération en matière de renseignement et de lutte contre le terrorisme, qui constitue une menace transnationale partagée. Les réseaux djihadistes, les organisations criminelles transfrontalières et les trafics d’armes prospèrent précisément sur les failles de coordination entre États. Une plateforme régionale de partage de renseignements, dotée de cellules communes d’analyse et d’alerte précoce, permettrait d’anticiper les menaces et de coordonner les réponses sans exiger de chaque État un abandon de souveraineté. De tels mécanismes existent déjà à une échelle réduite, comme le Centre de partage d’informations du Conseil de coopération du Golfe, mais leur portée reste limitée. Étendre ce modèle à l’ensemble du monde arabe et islamique, en l’ouvrant aux pays de l’Afrique de l’ouest et du Levant, offrirait un gain de sécurité collective sans les contraintes politiques d’une alliance militaire intégrée.
Parallèlement, la coopération numérique et technologique pourrait constituer un levier stratégique d’intégration régionale. Le développement de l’intelligence artificielle, de la cybersécurité et des infrastructures numériques souveraines représente un enjeu crucial pour l’avenir économique et sécuritaire des États arabes. Alors que la région importe encore près de 90 % de ses technologies critiques, une mutualisation des investissements dans les centres de données, les laboratoires de recherche en IA et les industries de semi-conducteurs permettrait de réduire cette dépendance et de créer un écosystème technologique compétitif. Des pôles régionaux spécialisés pourraient émerger, à l’image de ce qu’a réussi à bâtir la Corée du Sud dans les années 1990, en combinant investissements publics massifs et partenariats industriels. Une telle stratégie renforcerait la souveraineté numérique des États et leur donnerait une capacité d’influence géopolitique bien plus efficace qu’une alliance militaire symbolique et paralysée par ses contradictions internes.
Le développement économique concerté représente également un champ d’action prometteur pour dépasser les clivages politiques et construire une interdépendance positive. La création d’un espace de libre-échange sectoriel ciblé sur des domaines clés comme l’agriculture, l’énergie renouvelable, la logistique portuaire et l’industrie pharmaceutique permettrait de stimuler la spécialisation productive et d’attirer davantage d’investissements directs étrangers. Aujourd’hui, le commerce intra-arabe ne représente qu’environ 10 % du commerce extérieur total des pays de la région, un chiffre dérisoire comparé aux 60 % du commerce intra-européen. Lever les barrières douanières, harmoniser les normes et faciliter la mobilité des capitaux et de la main-d’œuvre qualifiée favoriseraient la croissance et réduiraient le chômage des jeunes, qui dépasse souvent 25 % dans plusieurs pays de la région. Une telle intégration économique aurait aussi un effet stabilisateur, en créant des intérêts communs tangibles et en réduisant l’incitation aux rivalités politiques.

Dans ce cadre, le Maroc pourrait jouer un rôle stratégique de catalyseur. État musulman le plus ancien du monde, doté d’une légitimité historique singulière et d’une stabilité institutionnelle rare dans la région, le Royaume bénéficie d’une armée solide et modernisée, classée parmi les plus puissantes d’Afrique. Sa diplomatie religieuse, articulée autour du Commandement des croyants, lui confère une crédibilité particulière pour dialoguer avec l’ensemble des courants de l’islam, et son réseau de coopération religieuse en Afrique subsaharienne illustre sa capacité à exercer un soft power stabilisateur. Sur le plan économique, le Maroc est devenu une plateforme africaine pour de nombreuses multinationales et un hub logistique majeur entre l’Europe et l’Afrique. Sa diplomatie économique proactive, illustrée par ses projets d’interconnexions énergétiques et d’infrastructures portuaires, lui permet de bâtir des partenariats équilibrés et pragmatiques. Cette position d’équilibre en fait un médiateur crédible et un acteur apte à impulser une dynamique de coopération renforcée entre les pays arabes et islamiques, sans qu’il ait besoin de s’engager dans une alliance militaire formelle.
Ainsi, plutôt que de chercher à reproduire artificiellement un modèle d’intégration militaire conçu dans un contexte historique, culturel et stratégique totalement différent, les États arabes et même l’étendre à États islamiques avec l’immense potentiel de pays africains subsahariens et asiatiques gagneraient à investir dans des formes souples et pragmatiques de coopération, respectueuses des souverainetés nationales tout en répondant aux défis communs. Une coordination renforcée du renseignement, une mutualisation des efforts en matière de technologie et d’innovation, et une intégration économique progressive constituent des leviers bien plus réalistes et porteurs d’effets stabilisateurs que la chimère d’une armée unifiée. C’est en construisant des interdépendances fonctionnelles et en développant une culture de la concertation que le monde arabe pourra espérer surmonter ses fragmentations et redevenir un acteur stratégique cohérent dans l’ordre international, sans s’enfermer dans les illusions d’une alliance militaire impossible à concrétiser.
