Chronique. Athlétisme marocain: le fiasco de Tokyo 2025 et l’urgence d’une réforme structurelle

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Logo de la Fédération royale marocaine d'athlétisme. ©DR

Le Maroc a longtemps incarné une référence mondiale en athlétisme, notamment dans le demi-fond et le fond, disciplines où ses champions ont marqué de leur empreinte l’histoire olympique et planétaire. Des figures légendaires telles que Saïd Aouita, Hicham El Guerrouj ou encore Nawal El Moutawakil ont forgé un héritage dont le prestige s’étend bien au-delà des frontières nationales. Or, l’édition 2025 des Championnats du monde d’athlétisme organisés à Tokyo a brutalement rappelé que ce capital historique ne suffit plus à masquer l’effondrement actuel. Analyse de Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé à NejMaroc, chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II, spécialisé sur les questions de diplomatie, d’intelligence économique et de géopolitique.

Avec une seule médaille d’argent, obtenue par Soufiane El Bakkali sur le 3000 mètres steeple, le Royaume a enregistré une performance indigne de sa tradition sportive et révélatrice d’une crise systémique. Cet échec s’inscrit dans la continuité des Jeux olympiques de Paris 2024, où, déjà, El Bakkali avait été le seul à sauver l’honneur avec une médaille, confirmant à lui seul la survie d’une discipline jadis foisonnante. Le fiasco de Tokyo n’est donc pas un accident, mais le symptôme d’une lente déliquescence de l’athlétisme marocain.

Le classement général des Mondiaux de Tokyo est, à cet égard, révélateur. Voir le Maroc devancé par des nations telles que Trinité-et-Tobago, Cuba ou le Botswana, pays disposant de ressources économiques et d’infrastructures sportives bien moindres, constitue un signal d’alarme d’une rare intensité. Cela ne signifie pas que ces nations n’ont pas de tradition ou de potentiel athlétique, mais bien que leur organisation, leur planification et leur investissement ciblé produisent des résultats tangibles. Trinidad-et-Tobago, par exemple, a bâti une filière performante autour du sprint et du relais, exploitant chaque talent avec une rigueur méthodologique et un appui scientifique structuré. Le Botswana, quant à lui, a émergé dans le 400 mètres grâce à une stratégie cohérente misant sur la jeunesse et sur une intégration des athlètes dans des circuits d’entraînement internationaux. Cuba, malgré ses difficultés économiques chroniques, continue de s’appuyer sur une école sportive centralisée qui garantit une formation méthodique dès le plus jeune âge. Le Maroc, qui disposait de ressources humaines abondantes et d’une tradition prestigieuse dans le demi-fond, n’a pas su opérer une transition générationnelle ni maintenir une structure capable de rivaliser avec ces modèles pourtant différents mais efficaces.

Le constat est clair : l’athlétisme marocain est victime d’une absence de vision stratégique et de gouvernance moderne. La Fédération Royale Marocaine d’Athlétisme, ainsi que le Comité National Olympique Marocain, semblent enfermés dans une logique de gestion bureaucratique, accumulant échecs et désillusions depuis près de deux décennies. Le vieillissement des cadres dirigeants, souvent reconduits sans remise en question, a produit une inertie délétère, empêchant l’émergence de nouvelles compétences et d’approches innovantes. L’écart entre les standards internationaux et les pratiques locales se creuse inexorablement : là où d’autres nations investissent dans la recherche appliquée, la biomécanique, les sciences cognitives et la préparation mentale, le Maroc reste prisonnier de méthodes archaïques et d’un pilotage institutionnel inadapté.

Une réforme profonde s’impose donc, non pas en termes de simples ajustements techniques, mais comme une refondation structurelle et culturelle. L’idée d’un véritable Grenelle de l’athlétisme marocain apparaît comme une urgence vitale. Il s’agirait de réunir l’ensemble des acteurs concernés : fédération, comité olympique, ministères, chercheurs, entraîneurs, anciens champions, sponsors, collectivités territoriales, afin de définir collectivement une stratégie ambitieuse, transparente et inclusive. Ce forum devrait être l’occasion de mettre fin aux logiques de clientélisme et d’improvisation qui gangrènent la gouvernance sportive marocaine. La priorité serait de rajeunir la moyenne d’âge des dirigeants, d’intégrer une expertise internationale et de créer des passerelles institutionnelles avec les instituts de sciences du sport présents au Maroc, afin d’entrelacer recherche académique et performance sportive.

Le développement d’un monde universitaire sportif au Maroc constitue une piste incontournable. Dans plusieurs pays, les universités sont devenues le moteur de l’innovation sportive, en associant recherche scientifique, détection des talents et encadrement de haut niveau. Aux États-Unis, le système NCAA illustre de manière éclatante cette articulation entre université et sport de haut niveau. En Europe, des institutions comme l’INSEP en France ou les centres de performance britanniques démontrent qu’une alliance entre savoir académique et savoir-faire pratique peut générer des champions. Le Maroc, riche d’un tissu universitaire en pleine expansion, pourrait créer un modèle original en intégrant directement la recherche scientifique aux parcours des jeunes athlètes, leur offrant à la fois une formation académique et un encadrement sportif de qualité. Cela permettrait de professionnaliser les carrières sportives tout en réduisant le décrochage éducatif souvent observé chez les jeunes talents.

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Yassine El Yattioui. ©DR

La perspective du Mondial 2030 de football, dont le Maroc sera l’un des pays hôtes, offre par ailleurs une opportunité historique. Le futur stade de Benslimane, destiné à devenir un écrin emblématique du sport marocain, ne doit pas être conçu comme une simple infrastructure footballistique. Il pourrait être pensé comme un pôle d’excellence omnisports, intégrant une académie nationale de l’athlétisme, des laboratoires de recherche en sciences du sport, des espaces de formation et un centre de préparation de haut niveau. Un véritable INSEP à la marocaine, ouvert non seulement à l’athlétisme mais également à d’autres disciplines, donnerait une vie quotidienne à cette infrastructure et garantirait une rentabilité sociale et sportive sur le long terme. Plutôt que d’investir uniquement dans des stades spectaculaires pour des événements ponctuels, il est urgent de concevoir des écosystèmes sportifs durables, capables de générer de la performance et de l’innovation en continu.

Au-delà des structures, la réforme doit aussi toucher à la culture sportive elle-même. L’athlétisme marocain souffre d’une faiblesse criante dans la détection et l’accompagnement des jeunes talents. Dans les années 1980 et 1990, le Royaume possédait un vivier exceptionnel de coureurs issus de zones rurales ou de milieux populaires, que des filières bien identifiées permettaient de transformer en champions. Aujourd’hui, faute de structures locales, de compétitions de masse et d’un encadrement méthodique, de nombreux potentiels échappent au radar fédéral. Le sport scolaire, en particulier, devrait redevenir le socle de cette détection, à travers des compétitions régulières, des partenariats avec les collectivités et un encadrement qualifié. La démocratisation de la pratique sportive est le préalable indispensable à la reconstruction d’une élite performante.

La comparaison avec les pays africains voisins est également édifiante. Le Kenya et l’Éthiopie continuent de dominer le demi-fond et le fond grâce à des politiques claires de détection précoce, d’entraînement en altitude et d’encadrement collectif. Même des nations comme l’Ouganda, longtemps en retrait, se sont imposées récemment sur la scène mondiale grâce à des figures comme Joshua Cheptegei, fruit d’une stratégie nationale cohérente. Le Maroc, pourtant doté de conditions géographiques similaires, a laissé se dilapider cet avantage comparatif faute d’un projet collectif structuré.

Enfin, il convient de rappeler que la réforme de l’athlétisme marocain ne peut se limiter à une logique nationale autocentrée. Dans un monde globalisé, la performance sportive repose sur des échanges internationaux constants. Le Maroc gagnerait à établir des partenariats durables avec des universités et des centres de performance étrangers (États-Unis, Royaume-Uni, France, Espagne) à envoyer ses entraîneurs et ses jeunes talents se former à l’international, et à accueillir sur son sol des compétitions régulières de haut niveau. L’ouverture internationale doit devenir un axe central de la reconstruction, non seulement pour améliorer le niveau des athlètes mais aussi pour accroître la visibilité et l’attractivité du sport marocain.

Le fiasco de Tokyo 2025 n’est donc pas seulement un échec ponctuel, mais le révélateur d’un déclin structurel. Derrière la médaille en argent d’El Bakkali se cache un désert de résultats, une incapacité chronique à produire une relève, et une gouvernance sportive incapable de se réinventer. L’athlétisme marocain, jadis fleuron national et continental, est aujourd’hui relégué derrière des nations émergentes qu’il dominait hier. La solution ne réside pas dans la nostalgie mais dans une refondation ambitieuse, associant réforme institutionnelle, investissement scientifique, professionnalisation de la détection et ouverture internationale. Sans cela, le Maroc risque de s’installer durablement dans un statut secondaire, incapable de renouer avec son glorieux passé. À l’inverse, si cette réforme est menée avec détermination, le fiasco de Tokyo pourrait devenir le point de départ d’une renaissance, redonnant au Royaume sa place légitime dans l’élite mondiale de l’athlétisme.

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