Le ministre des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l'étranger,…
Chronique. Vers une nouvelle ère du partenariat maroco-russe: diplomatie équilibrée et convergence stratégique
Publié le
Les relations diplomatiques et économiques entre le Maroc et la Russie connaissent depuis plusieurs années une dynamique ascendante, marquée par une volonté mutuelle de consolider un partenariat stratégique fondé sur la confiance, la convergence des intérêts et la complémentarité économique. Entre 2022 et 2025, cette coopération s’est inscrite dans un contexte international particulièrement mouvant, dominé par les recompositions géopolitiques liées à la guerre en Ukraine, à la rivalité entre grandes puissances et à la recherche de nouveaux équilibres régionaux. Dans ce cadre, le Maroc et la Russie ont su maintenir un dialogue constructif, empreint de réalisme et de respect mutuel, témoignant de la maturité de leurs relations bilatérales. Analyse de Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé à NejMaroc, chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II, spécialisé sur les questions de diplomatie, d’intelligence économique et de géopolitique.
La récente rencontre entre le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, et son homologue russe, Sergueï Lavrov, vient confirmer la bonne santé diplomatique entre les deux nations, à quelques jours du sommet onusien consacré à la question du Sahara marocain et à moins d’un mois du cinquantenaire de la Marche Verte. Cet événement symbolique intervient à un moment charnière où le Maroc, fort de son ancrage africain et de son influence croissante sur la scène internationale, s’impose comme un partenaire incontournable pour Moscou, en quête d’équilibres et de diversification de ses alliances sur le continent africain.
Depuis 2022, les relations entre Rabat et Moscou ont été rythmées par des échanges diplomatiques soutenus et des efforts de coordination sur des questions régionales et internationales d’intérêt commun. Le Maroc, qui prône une politique étrangère indépendante et équilibrée, a su préserver ses relations avec la Russie tout en renforçant ses partenariats stratégiques avec les États-Unis et l’Union européenne. Cette position d’équilibre lui a permis d’apparaître comme un acteur de stabilité, capable de dialoguer avec l’ensemble des grandes puissances sans se laisser enfermer dans des logiques de bloc. Pour sa part, la Russie, confrontée à un isolement croissant sur la scène occidentale depuis le déclenchement du conflit en Ukraine en 2022, a intensifié ses efforts de rapprochement avec plusieurs pays d’Afrique, dont le Maroc, afin de consolider sa présence diplomatique, économique et énergétique sur le continent.
Ce rapprochement s’est matérialisé par une intensification des échanges bilatéraux. Sur le plan économique, la Russie demeure un partenaire commercial important pour le Maroc, notamment dans le domaine des produits énergétiques et des engrais, tandis que le Maroc exporte vers la Russie des produits agricoles, des agrumes, des textiles et des produits de la mer. Cette complémentarité économique a été renforcée par les contraintes géopolitiques imposées par les sanctions occidentales à la Russie, qui ont poussé cette dernière à diversifier ses débouchés et à se tourner davantage vers les marchés africains. Le Maroc, fort de ses infrastructures portuaires modernes, de sa position géographique stratégique et de son rôle de passerelle entre l’Europe et l’Afrique, s’est ainsi imposé comme un partenaire de choix pour Moscou dans le cadre de sa politique africaine.
Mais au-delà des considérations économiques, c’est surtout sur le terrain diplomatique que les relations entre le Maroc et la Russie ont connu une évolution significative entre 2022 et 2025. La rencontre récente entre Nasser Bourita et Sergueï Lavrov, tenue dans un climat de confiance et de respect mutuel, en est l’illustration la plus éloquente. Elle intervient à un moment où le dossier du Sahara marocain connaît une évolution majeure sur la scène internationale, avec une reconnaissance croissante du plan d’autonomie proposé par le Royaume comme seule base réaliste et crédible de règlement du différend artificiel. Dans ce contexte, la position russe a fait l’objet d’une attention particulière. En effet, la Russie, qui avait historiquement adopté une attitude prudente, voire réservée, sur la question du Sahara, semble désormais s’orienter vers une approche plus ouverte et plus favorable à la proposition marocaine.
À cet égard, les propos tenus par Sergueï Lavrov à l’issue de sa rencontre avec Nasser Bourita revêtent une portée symbolique et politique importante. Selon le ministre russe, « le plan d’autonomie proposé par le Maroc pourrait constituer une solution réussie s’il recueille l’accord des parties concernées et est supervisé par l’ONU ». Cette déclaration, qui marque une inflexion notable dans la diplomatie russe, témoigne d’une reconnaissance implicite du sérieux et de la crédibilité de l’initiative marocaine. Elle s’inscrit dans la continuité d’une tendance observée depuis 2023, où plusieurs puissances internationales ont salué le plan d’autonomie comme une base de discussion réaliste, tout en insistant sur le rôle central de l’Organisation des Nations unies dans la supervision du processus.

Cette évolution de la position russe traduit une compréhension plus fine des dynamiques régionales et des équilibres géopolitiques en Afrique. En effet, la Russie, consciente de l’influence grandissante du Maroc sur le continent, cherche à s’inscrire dans une logique de coopération plutôt que de confrontation. Le Maroc, à travers sa politique africaine et sa diplomatie proactive, s’est imposé comme un acteur clé dans la résolution des crises régionales, la promotion du dialogue Sud-Sud et la mise en œuvre de politiques de développement durables.
La Russie, dans ce contexte, semble avoir pris conscience de l’importance stratégique de ne pas s’aligner sur une position figée, mais plutôt de soutenir une solution politique réaliste et durable. Le fait que Sergueï Lavrov n’ait pas démenti la possibilité de redéfinir la mission des Nations unies dans la région (MINURSO), initialement chargée de contrôler le cessez-le-feu, pour en faire un instrument de supervision de la concrétisation de l’initiative marocaine d’autonomie, confirme cette évolution. Une telle approche, si elle se concrétisait, permettrait de transformer une mission de maintien de la paix en un outil diplomatique au service d’une solution politique, alignée sur la légitimité internationale et sur les intérêts de stabilité régionale.
Par ailleurs, la convergence entre Rabat et Moscou ne se limite pas à la question du Sahara marocain. Elle s’étend également à une série de domaines stratégiques tels que la coopération énergétique, la sécurité alimentaire, la formation universitaire et les investissements dans les infrastructures. Le Maroc, dans sa quête de souveraineté énergétique et technologique, s’intéresse aux potentialités offertes par la Russie dans les domaines du gaz naturel, des engrais phosphatés et de la recherche nucléaire civile. De son côté, la Russie voit dans le Maroc un partenaire stable et fiable, capable de lui offrir un accès privilégié aux marchés africains et européens.
Les échanges commerciaux entre les deux pays, bien que modestes en volume global comparés à ceux avec l’Union européenne ou la Chine, ont connu une croissance soutenue depuis 2022. Les exportations marocaines de produits agricoles et halieutiques vers la Russie ont augmenté, profitant de la réorientation des importations russes consécutive aux sanctions occidentales. Dans le même temps, les importations marocaines de produits énergétiques russes se sont accrues, notamment dans le cadre d’accords bilatéraux privilégiant la sécurité énergétique du Royaume. Cette coopération s’inscrit dans la stratégie marocaine de diversification des partenaires et des sources d’approvisionnement, renforçant ainsi la résilience de son économie face aux fluctuations géopolitiques mondiales.
L’année 2024 a constitué un tournant dans la consolidation de cette relation. Alors que la Russie voyait son influence contestée en Europe et que ses ambitions en Afrique se heurtaient à des limites structurelles, le Maroc apparaissait comme un partenaire disposé à coopérer dans une logique gagnant-gagnant. Plusieurs rencontres bilatérales, à Moscou comme à Rabat, ont permis d’approfondir le dialogue politique et d’esquisser des projets concrets dans le domaine de la logistique, de la pêche, de l’agriculture et de l’énergie renouvelable. La mise en place d’un mécanisme de consultation politique régulier a également contribué à institutionnaliser cette coopération, offrant un cadre stable à la coordination diplomatique entre les deux capitales.
Sur le plan géopolitique, la posture du Maroc vis-à-vis de la Russie illustre sa capacité à adopter une diplomatie équilibrée et pragmatique. En évitant de se positionner dans une logique d’alignement systématique, le Maroc préserve sa liberté de décision tout en consolidant ses partenariats avec des puissances diverses. Cette approche confère au Royaume une crédibilité accrue sur la scène internationale, en tant qu’acteur responsable et promoteur du multilatéralisme. La Russie, quant à elle, voit dans cette relation un modèle de coopération équilibrée avec un État africain qui partage sa vision d’un monde multipolaire, fondé sur la souveraineté nationale et la non-ingérence.
Les prochaines semaines s’annoncent déterminantes, avec la tenue d’un sommet onusien susceptible de marquer une étape historique dans la reconnaissance pleine et entière de l’intégrité territoriale du Royaume du Maroc. Dans ce contexte, la position russe pourrait jouer un rôle déterminant au sein du Conseil de sécurité, en contribuant à forger un consensus international autour de la solution politique portée par Rabat. Si cette orientation se confirmait, elle constituerait non seulement une victoire diplomatique majeure pour le Maroc, mais aussi une démonstration de la pertinence de sa stratégie de diversification des partenariats et de son attachement au dialogue multilatéral.
À l’heure où le Maroc s’apprête à commémorer les cinquante ans de la Marche Verte, cette entente avec Moscou vient rappeler que la diplomatie marocaine, fondée sur la constance, la clairvoyance et la légitimité, continue d’élargir ses horizons et de conforter la place du Royaume parmi les nations respectées et écoutées du monde.
