Analyse critique du PLF 2026 : Akesbi dénonce une structure budgétaire opaque et risquée

Publié le
Analyse critique du PLF 2026 : Akesbi dénonce une structure budgétaire opaque et risquée
© DR

L’économiste marocain Najib Akesbi a apporté son lot à ce qu’il a qualifié de « Moussem annuel de la loi de finances » en livrant une lecture critique du PLF 2026 en cours d’examen à la deuxième Chambre. Analyse.

Najib Akesbi s’est livré mercredi à quelques-uns de ses exercices préférés : analyser, dresser les constats les plus choquants et tirer les sonnettes d’alarme. Selon cet économiste pour qui l’économie est d’abord politique, le projet de loi de finances (PLF) 2026 révèle une « évolution inquiétante » dans la gestion des finances publiques — une évolution « croissante et persistante » qui commence, à ses yeux, à produire une forme de « démantèlement » de la structure budgétaire. Quelle est cette évolution et quelles sont ses implications?

Dans une vidéo publiée sur sa chaîne YouTube mercredi 26 novembre, Akesbi a sévèrement critiqué le modèle présenté par le gouvernement, le qualifiant de «passage dangereux vers le démantèlement de la structure traditionnelle des finances publiques», notamment à travers «les financements innovants» dispersés qui fragmentent le budget et masquent le déficit réel.

Haro sur les financements innovants

Cette politique de «financement innovant», initiée par l’ancien ministre de l’Economie et des Finances Mohamed Benchaâboun (loi de finances 2020), n’est à coup sûr pas du goût de l’expert en économie politique marocaine, et pour cause. Akesbi souligne que le pays entre dans une phase de complexité financière, car le gouvernement remplace les véritables solutions structurelles par des mesures ponctuelles coûteuses et risquées sur le long terme.

Il s’interroge sur l’origine des fonds massifs destinés aux grands projets : routes, stades, corniches et infrastructures. Selon lui, la partie visible du budget ne révèle qu’une fraction minime, tandis que le reste demeure inconnu et dépend de sources de financement non traditionnelles.

L’expert note également que l’élaboration du budget 2026 a connu des « modifications de dernière minute », notamment l’augmentation des budgets de la santé et de l’éducation à 140 milliards de dirhams. Volonté royale oblige. Ces ajustements, de son point de vue, posent la question d’un déséquilibre potentiel du budget et illustrent des « aspects de financement obscurs » qui perdurent année après année.

Une logique de polissage

La loi de finances 2026 étant la dernière de la mandature actuelle, Akesbi évoque une « logique de polissage » : le gouvernement fixe des chiffres optimistes et des promesses sachant que d’autres hériteront des conséquences. A titre d’exemple, dans l’objectif de redorer son blason, le gouvernement s’est fixé un taux de croissance à 4,6 %. Ce chiffre est irréaliste, car l’économie marocaine n’atteint ce niveau que rarement, sous conditions agricoles et climatiques favorables, absentes aujourd’hui, analyse l’enseignant-chercheur.

Selon lui, ce «grand optimisme» permet de rendre le déficit apparent plus faible, alors qu’il est en réalité beaucoup plus élevé, justifiant une lecture prudente des indicateurs.

Le déficit réel, selon Akesbi

Hic est quaestio, Akesbi détaille ensuite le tableau de l’équilibre général, qu’il qualifie de « tableau du déséquilibre » : les recettes ordinaires s’élèvent à 421 milliards de dirhams, dont 376 milliards de recettes fiscales, contre des dépenses de 592 milliards de dirhams, soit un déficit réel de 171 milliards de dirhams, bien supérieur aux 3 % annoncés par le gouvernement.

Pour couvrir ce déficit, l’État prévoit de s’endetter à hauteur de 123 milliards en 2026, laissant un déficit apparent de 49 milliards, note Akesbi avant de considérer qu’il s’agit d’une « spirale d’endettement pour rembourser d’anciens prêts ». Ce mécanisme ne finance pas l’investissement mais entretient la dette, alerte à raison l’économiste, surtout que le dernier budget excédentaire au Maroc remonte à l’année 2008.

« Structure de l’ombre inquiétante »

Sur le plan fiscal, Akesbi dresse un tableau noir pour la classe moyenne, les classes défavorisées et les PME. Il explique que la hausse de 13,6 % des recettes fiscales n’est pas due à une réforme fiscale, mais à l’inflation, la croissance des importations, le renforcement du contrôle fiscal et l’extension de l’assiette aux PME et à la classe moyenne. La charge fiscale sur les petits revenus a doublé, tandis que celle des grands contribuables a diminué, ce qui renforce les inégalités fiscales.

Passant aux recettes non fiscales (45 milliards de DH, provenant essentiellement des bénéfices des entreprises publiques), il note que « l’Office chérifien des phosphates (OCP) contribue seul à hauteur de 7 milliards, la Conservation foncière à 6 milliards, et Bank Al-Maghrib à 3,6 milliards ». Mais, ajoute-t-il, « une grande opacité entoure la répartition de ces ressources », faisant partie, selon lui, de « cette structure d’opacité inquiétante ».

Chiffres irréalistes concernant l’investissement

Concernant les investissements, le chiffre de 380 milliards de dirhams avancé par le gouvernement est jugé irréaliste par Akesbi, avec des taux d’exécution réels autour de 55 à 60 %. Les deux tiers de ces investissements sont publics et seulement un tiers privé, malgré les annonces récurrentes de mobilisation du secteur privé.

Les comptes spéciaux du Trésor, ou « budget parallèle », représentent 167 milliards de dirhams, soit 22 % des dépenses totales, avec des recettes atteignant 357 milliards de dirhams (45 % des dépenses). Ces fonds, gérés avec une grande flexibilité, échappent souvent au contrôle parlementaire et s’accumulent d’année en année.

Parmi ces comptes figurent le Fonds des collectivités locales (67 milliards), le Fonds de protection sociale (36,5 milliards), le Fonds d’équipement des Forces armées royales (11,5 milliards), le Fonds de soutien au logement (5,7 milliards), le Fonds des catastrophes (5 milliards) et le Fonds de développement du sport (5 milliards pour les stades), sans transparence sur les coûts réels.

126 milliards de dirhams, financements innovants ou “dispersés”

Le financement innovant consiste, faut-il le rappeler, à transformer des actifs publics en liquidités via des ventes et des locations rétroactives (lease-back: un montage financier où l’Etat vend un actif à un bailleur de crédit ou un OPCVM, puis le loue à nouveau auprès de l’acheteur).

Akesbi met en garde : si, par le passé, les cessions intervenaient dans le cadre de privatisations concernant des entités marchandes (banques, hôtels, sociétés commerciales), aujourd’hui, « l’État touche au cœur même du service public : hôpitaux, administrations, écoles ». Et de conclure : « C’est là que réside le danger. Nous entrons dans une zone rouge, où sont remises en cause les fonctions essentielles de l’État. »

Il livre des chiffres sidérants : entre 2019 et octobre 2025, l’État a ainsi mobilisé 126 milliards DH via ces opérations ; avec la seule année 2025, le total pourrait atteindre 142 milliards de dirhams, soit « 9 % du PIB ». Pour mettre cela en perspective : « La privatisation, sur vingt ans, a rapporté 103 milliards, tandis que le ‘financement innovant’ a généré 142 milliards en cinq ans seulement. Cela suffit à mesurer l’ampleur du phénomène. »

Il révèle également qu’au moins 592 biens domaniaux ont été transférés dans ce cadre, et que deux fonds publics — la Caisse de dépôt et de gestion (CDG) et la Caisse marocaine des retraites (CMR) — ont assuré 85 % de ces acquisitions. Et de s’indigner : « Les caisses censées garantir les retraites des Marocains servent aujourd’hui à racheter des biens publics, tandis que l’État paie un loyer pour les utiliser! »

Akesbi avertit que le Maroc paie deux fois pour chaque solution ponctuelle : une fois lors de la vente de l’actif, et une autre fois lors du paiement du loyer. Il conclut que le déficit réel ne peut être couvert par des artifices et appelle à davantage de transparence et de courage politique.

La rédaction vous conseille

Les titres du matinNewsletter

Tous les jours

Recevez chaque matin, l'actualité du jour : politique, international, société...

Analyse critique du PLF 2026 : Akesbi dénonce une structure budgétaire opaque et risquée

S'ABONNER
Partager
S'abonner