Chronique. La doctrine Sánchez: autonomie stratégique et choix moraux

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Pedro Sanchez
Le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez. © DR

La politique étrangère menée par Pedro Sánchez depuis son accession à la présidence du gouvernement espagnol en juin 2018 constitue l’une des évolutions diplomatiques les plus significatives observées au sein de l’Union européenne au cours des dernières années. Analyse de Yassine El Yattioui, docteur en science politique et relations internationales à l’Université de Salamanque (Espagne).

Le Chef du gouvernement espagnol a progressivement affirmé une diplomatie que l’on peut qualifier à la fois de normative et de stratégique. Cette orientation se manifeste particulièrement dans trois positions majeures qui, chacune à leur manière, traduisent une volonté d’autonomie politique et de cohérence avec le droit international : le soutien assumé à la cause palestinienne, le refus d’alignement automatique sur les initiatives militaires américaines dans le contexte de la crise avec l’Iran en février et mars 2026, et la reconnaissance par Madrid du plan d’autonomie marocain pour les provinces du Sud, tournant diplomatique majeur pour l’ancienne puissance administrante.

L’un des marqueurs les plus visibles de cette diplomatie réside dans l’engagement constant de l’Espagne en faveur de la reconnaissance et de la protection des droits du peuple palestinien. Depuis le déclenchement de la guerre à Gaza à l’automne 2023, Pedro Sánchez s’est imposé comme l’un des dirigeants européens les plus critiques face à l’ampleur des opérations militaires israéliennes et à leurs conséquences humanitaires. Cette position s’est traduite par une décision diplomatique historique le 28 mai 2024, lorsque l’Espagne a officiellement reconnu l’État de Palestine. Par cet acte, Madrid a rejoint la majorité des États membres des Nations unies ayant déjà franchi ce pas, portant à plus de 140 le nombre de pays reconnaissant la Palestine sur la scène internationale. Cette décision fut présentée par le chef du gouvernement espagnol comme un choix fondé sur des principes universels et sur une lecture rigoureuse du droit international. Devant le Congrès des députés, il déclara que l’Espagne reconnaissait la Palestine « parce que c’est la bonne chose à faire » et parce que cette reconnaissance constituait une contribution concrète à la construction d’une paix durable au Moyen-Orient.

Au-delà de la portée symbolique de cette décision, Madrid chercha à inscrire cette initiative dans une stratégie diplomatique plus large visant à préserver la perspective d’une solution politique au conflit israélo-palestinien. Selon Pedro Sánchez, la reconnaissance de la Palestine n’était pas dirigée contre Israël, mais constituait au contraire un moyen de garantir l’existence de deux États vivant côte à côte dans la paix et la sécurité. Cette position s’inscrit dans une tradition diplomatique européenne fondée sur la centralité du multilatéralisme, mais elle se distingue par son caractère particulièrement affirmé. Dans plusieurs discours prononcés devant les institutions internationales, le dirigeant espagnol a souligné que la crise humanitaire à Gaza représentait l’un des défis moraux majeurs de la communauté internationale. Il affirma ainsi que l’histoire jugerait sévèrement l’inaction des États face aux souffrances des populations civiles, ajoutant que l’Espagne souhaitait être « du bon côté de l’histoire ». En parallèle, le gouvernement espagnol a augmenté significativement son aide humanitaire à destination des territoires palestiniens et plaidé pour l’admission pleine et entière de la Palestine comme État membre des Nations unies.

Cette orientation diplomatique s’inscrit dans une vision plus large de la politique étrangère espagnole, qui cherche à articuler principes normatifs et intérêts stratégiques.

Elle se manifeste également dans la manière dont Madrid a abordé la crise majeure qui a éclaté au Moyen-Orient, à la fin du mois de février 2026, suite à des frappes menées par les États-Unis et Israël contre plusieurs installations stratégiques iraniennes. Cette opération militaire, présentée par Washington comme une action préventive visant à neutraliser les capacités militaires et nucléaires de la République islamique, a provoqué une escalade immédiate dans la région, entraînant des représailles iraniennes et une forte inquiétude au sein de la communauté internationale.

Dans ce contexte de tension extrême, Pedro Sánchez adopta une position qui tranche nettement avec celle de plusieurs alliés occidentaux. Le 28 février 2026, quelques heures après le début des frappes américaines et israéliennes, il condamna l’opération en la qualifiant d’intervention militaire injustifiée et dangereuse, susceptible d’aggraver l’instabilité régionale et de fragiliser davantage l’ordre international. Dans une conférence de presse organisée à Madrid quelques jours plus tard, le Chef du gouvernement espagnol résuma la position de son exécutif en quatre mots devenus emblématiques : « non à la guerre ». Il affirma que l’Espagne refusait de cautionner toute action militaire qui ne serait pas conforme au droit international et à la Charte des Nations unies.

Yassine El Yattioui
Yassine El Yattioui, docteur en science politique et relations internationales à l’Université de Salamanque (Espagne). © DR

La dimension la plus spectaculaire de cette prise de position résida toutefois dans la décision de Madrid de refuser l’utilisation de ses bases militaires par les forces américaines pour les opérations contre l’Iran. Les États-Unis disposent en effet de deux installations stratégiques majeures dans le sud de l’Espagne : la base navale de Rota, située dans la province de Cadix, et la base aérienne de Morón de la Frontera, près de Séville. Ces infrastructures constituent depuis plusieurs décennies des éléments essentiels du dispositif militaire américain en Europe et en Méditerranée, permettant notamment le déploiement de destroyers équipés de systèmes antimissiles et le soutien logistique des opérations aériennes au Moyen-Orient.

Or, au début du mois de mars 2026, le gouvernement espagnol ordonna formellement que ces bases ne puissent pas être utilisées dans le cadre de l’offensive américaine contre l’Iran. Le ministre des Affaires étrangères José Manuel Albares précisa publiquement que ces installations ne seraient pas mises à disposition pour des opérations militaires qui ne seraient pas conformes aux accords bilatéraux ou à la Charte des Nations unies. Cette décision provoque une crise diplomatique ouverte entre Madrid et Washington. Le président américain Donald Trump dénonce l’attitude de l’Espagne, allant jusqu’à qualifier le pays de « terrible partenaire » et menaçant de suspendre les relations commerciales entre les deux États…

Malgré ces pressions, Pedro Sánchez maintient sa position, déclarant que l’Espagne « ne serait pas complice » d’une intervention militaire qu’elle jugeait contraire au droit international. Cette fermeté illustre la volonté du gouvernement espagnol de préserver une autonomie stratégique dans sa politique étrangère, même au prix d’une confrontation diplomatique avec son principal allié.

Elle témoigne également d’une conception particulière du rôle de l’Espagne dans les relations internationales : celui d’une puissance moyenne capable de défendre les principes du multilatéralisme et de promouvoir des solutions diplomatiques aux crises internationales.

La troisième dimension majeure de cette diplomatie concerne la relation entre l’Espagne et le Maroc, et plus particulièrement la question des Provinces du Sud. Pendant plusieurs décennies, la position espagnole sur ce dossier demeura marquée par une grande prudence. L’Espagne, qui administra ce territoire jusqu’en 1975, avait adopté une attitude relativement neutre, se limitant à soutenir les efforts des Nations unies sans exprimer de préférence claire pour une solution politique spécifique.

Cette position évolua de manière décisive en mars 2022 lorsque Pedro Sánchez annonça officiellement le soutien de l’Espagne au plan d’autonomie proposé par le Maroc pour les Provinces du Sud.

Dans une lettre adressée à SM le Roi Mohammed VI, il qualifia cette initiative de base la plus sérieuse, crédible et réaliste pour parvenir à une solution durable au différend régional. Cette déclaration constitua un tournant historique dans la diplomatie espagnole. Pour la première fois depuis la fin de la présence coloniale espagnole dans la région, Madrid prenait explicitement position en faveur de l’approche marocaine.

Au-delà de sa dimension politique, cette décision s’inscrit dans une réalité géoéconomique particulièrement structurante : l’interdépendance croissante entre l’Espagne et le Maroc. Au cours des deux dernières décennies, les relations économiques entre les deux pays ont connu une expansion remarquable. L’Espagne est aujourd’hui le premier partenaire commercial du Maroc, avec des échanges bilatéraux dépassant régulièrement les 20 milliards d’euros par an. Des milliers d’entreprises espagnoles opèrent sur le marché marocain, notamment dans les secteurs de l’automobile, de l’énergie, des infrastructures et de l’agro-industrie.

Cette interdépendance ne se limite pas aux échanges commerciaux. Elle s’étend également aux domaines énergétique, sécuritaire et migratoire. Le Maroc joue un rôle central dans la gestion des flux migratoires vers l’Europe occidentale, tandis que la coopération entre les services de sécurité des deux pays constitue l’un des piliers de la lutte contre les réseaux terroristes dans la région méditerranéenne. Sur le plan énergétique, les deux États sont reliés par plusieurs interconnexions électriques et gazières qui renforcent leur complémentarité économique.

Dans ce contexte, le soutien espagnol au plan d’autonomie marocain peut être interprété comme une décision stratégique visant à consolider un partenariat essentiel pour la stabilité de la Méditerranée occidentale. Il traduit également la volonté de Madrid de dépasser les ambiguïtés héritées du passé colonial pour construire une relation fondée sur la coopération et l’intérêt mutuel.

Pris dans leur ensemble, ces différents éléments permettent de comprendre la logique profonde de la politique étrangère de Pedro Sánchez. Celle-ci repose sur une combinaison d’engagement normatif et de pragmatisme stratégique.

Le soutien à la cause palestinienne s’inscrit dans une vision du monde fondée sur la défense du droit international et des principes humanitaires. Le refus de participer à l’escalade militaire contre l’Iran illustre la volonté de préserver une autonomie diplomatique face aux grandes puissances. Enfin, le rapprochement stratégique avec le Maroc témoigne d’une approche réaliste des dynamiques géopolitiques régionales.

Pedro Sánchez cherche à transformer l’Espagne en acteur diplomatique capable d’exercer une influence significative au sein de l’Union européenne et dans son voisinage méditerranéen. Cette orientation révèle l’ambition d’une puissance moyenne qui entend participer activement à la construction d’un ordre international fondé sur la coopération, la stabilité régionale et le respect des principes fondamentaux du droit international.

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