Maroc–Espagne : construire un espace hispanophone alternatif dans un monde en recomposition

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aziz akhannouch et Pedro Sanchez à la 13e Réunion de haut niveau Maroc-Espagne
Le chef du gouvernement Aziz Akhannouch et le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez avant la 13e Réunion de haut niveau Maroc-Espagne, le 4 décembre 2025 au Palais de la Moncloa à Madrid. ©Moncloa

CHRONIQUE. Alors que la géopolitique mondiale se fragmente, l’émergence d’un bloc hispanophone structuré s’impose comme une alternative stratégique majeure. Entre le poids démographique fulgurant des Hispaniques aux États-Unis et la position charnière du Maroc, une nouvelle zone d’influence transcontinentale se dessine. Yassine El Yattioui, chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II et spécialiste des questions de diplomatie et d’intelligence économique, analyse pour nous les opportunités inédites de cet espace ibéro-africain en pleine recomposition, à l’aube du Mondial 2030.

Le monde hispanophone constitue aujourd’hui l’un des ensembles linguistiques les plus structurants de la mondialisation contemporaine, tant par son poids démographique que par sa profondeur historique et sa capacité d’irradiation culturelle. Avec plus de 500 millions de locuteurs natifs et près de 600 millions de locuteurs à l’échelle mondiale, l’espagnol s’impose comme une langue-monde, traversant les continents et articulant des espaces économiques, politiques et symboliques diversifiés.

Cette réalité ne se limite pas à l’Europe et à l’Amérique latine : elle trouve également un prolongement décisif aux États-Unis, où les transformations démographiques en cours confèrent à l’espace hispanophone une centralité nouvelle. En effet, les données récentes montrent que la population hispanique a atteint environ 68 millions de personnes en 2024, soit près de 20 % de la population américaine, et qu’elle représente plus de la moitié de la croissance démographique depuis le début du siècle. Entre 2022 et 2023, elle a même contribué à près de 71 % de l’augmentation totale de la population, avec une croissance de 1,8 % contre seulement 0,2 % pour la population non hispanique, selon les rapports gouvernementaux. Cette dynamique contraste fortement avec les évolutions des autres groupes démographiques : la population blanche non hispanique, souvent associée à l’acronyme WASP : White Anglo-Saxon Protestant, désignant historiquement l’élite dominante d’origine anglo-saxonne et protestante : connaît une stagnation, voire un déclin, en raison d’un solde naturel négatif, marqué par davantage de décès que de naissances. Parallèlement, la population afro-américaine voit sa croissance ralentir, notamment sous l’effet d’une baisse des taux de natalité et d’un vieillissement relatif. Les projections récentes confirment également une recomposition générationnelle : les Hispaniques représentent désormais près de 27 % des moins de 18 ans, contre environ 20 % de la population totale, ce qui souligne leur rôle structurant dans le renouvellement démographique. Ainsi, loin d’être marginal, l’espace hispanophone s’inscrit au cœur des mutations internes de la première puissance mondiale, contribuant à redéfinir ses équilibres sociaux, culturels et politiques.

Dans ce contexte, le monde hispanophone ne peut plus être appréhendé comme une simple communauté linguistique héritée de l’histoire coloniale, mais comme un véritable système transnational en recomposition. Il s’étend de la péninsule Ibérique à l’ensemble du continent latino-américain, en intégrant des espaces diasporiques en Amérique du Nord et des prolongements plus discrets en Afrique et en Asie. Cet ensemble se caractérise par une forte hétérogénéité, mais également par des éléments de cohésion puissants, tels que la langue, des références culturelles partagées et des trajectoires historiques imbriquées.

Yassine El Yattioui, Maroc,

Elle contribue à faire de l’espagnol une langue de plus en plus présente dans les échanges économiques, les médias, les institutions éducatives et les dynamiques politiques. Cette évolution s’accompagne d’une reconfiguration des rapports de force symboliques, dans lesquels l’espace hispanophone apparaît comme un pôle d’influence alternatif, capable de dialoguer avec les grands ensembles anglophone et sinophone.

Dans cette perspective, l’Espagne occupe une position singulière, à la croisée de plusieurs logiques d’appartenance. En tant que membre de l’Union européenne, elle bénéficie d’un ancrage institutionnel solide, mais elle conserve également des liens étroits avec l’Amérique latine, hérités de son histoire et entretenus par des relations économiques, culturelles et diplomatiques continues. Sous l’impulsion de Pedro Sánchez, une orientation stratégique s’est progressivement affirmée, visant à repositionner le pays comme une puissance intermédiaire capable de jouer un rôle dans les relations internationales. Cette approche repose sur un refus de l’engagement militaire au Moyen-Orient, une diversification des partenariats, une attention accrue au Sud global et une valorisation de l’espace ibéro-américain comme levier d’influence.

C’est précisément dans cette articulation entre Europe, Méditerranée et Amérique latine que le Maroc peut trouver un espace d’inscription stratégique particulièrement fécond. Sa proximité géographique avec l’Espagne, matérialisée par le détroit de Gibraltar, en fait un partenaire incontournable dans la structuration d’un espace transméditerranéen. Cette proximité est renforcée par des liens historiques profonds, notamment dans le nord du pays, où l’influence hispanique demeure visible dans les pratiques linguistiques, les réseaux économiques et les échanges culturels. À cela s’ajoute une capacité d’ouverture via les Provinces du Sud vers l’Afrique subsaharienne et l’Atlantique, qui confère au Maroc une position charnière entre plusieurs espaces régionaux. Dans ce cadre, l’inscription du Royaume dans une dynamique hispanophone élargie ne relève pas d’un simple choix culturel, mais d’une stratégie multidimensionnelle visant à maximiser ses opportunités d’insertion dans les flux globaux.

Les bénéfices potentiels d’une telle orientation sont multiples pour Rabat. Sur le plan économique, l’intégration dans un espace hispanophone structuré permettrait de renforcer les échanges avec l’Amérique latine, région en pleine mutation, tout en consolidant les relations avec l’Espagne, partenaire commercial majeur. Elle offrirait également des opportunités en matière d’investissements, de transfert de technologies et de développement de chaînes de valeur transcontinentales. Sur le plan universitaire et scientifique, la mise en réseau des institutions marocaines avec leurs homologues espagnoles et latino-américaines favoriserait la circulation des savoirs et l’émergence de coopérations innovantes. Sur le plan culturel, la valorisation de l’héritage hispanique du Maroc via la culture arabo-andalouses, notamment au Nord du Maroc mais aussi ses régions septentrionales, contribuerait à renforcer son attractivité et à diversifier ses références identitaires. Sur le plan diplomatique, enfin, l’activation de l’espace hispanophone permettrait au Maroc de consolider sa présence en Amérique latine, où il développe déjà une diplomatie parlementaire active, et de s’affirmer comme un acteur de liaison entre différentes régions du monde.

La comparaison avec d’autres espaces linguistiques institutionnalisés, tels que Organisation internationale de la Francophonie et Commonwealth of Nations, met en évidence les conditions de réussite d’un tel projet. Ces deux ensembles reposent sur des héritages historiques forts et disposent de réseaux étendus, mais ils se heurtent à des limites structurelles, notamment en termes de cohérence stratégique et d’efficacité opérationnelle. La Francophonie, malgré une certaine densité institutionnelle, peine à transformer son capital culturel en influence économique et politique tangible. Le Commonwealth, quant à lui, se caractérise par une grande souplesse, mais souffre d’un déficit de structuration et d’une faible capacité de contrainte. Ces expériences montrent que la réussite d’un espace hispanophone renouvelé dépendrait de sa capacité à articuler souplesse institutionnelle et efficacité concrète, en évitant les écueils de la dispersion et de la symbolisation excessive.

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Dans cette optique, la construction d’un espace hispanophone du XXIe siècle pourrait s’appuyer sur une logique de projets, centrée sur des domaines stratégiques tels que la transition énergétique, la transformation numérique, la sécurité alimentaire et la gestion des mobilités. Elle pourrait également mobiliser les diasporas comme vecteurs d’influence, en particulier aux États-Unis, où la population hispanique joue un rôle croissant dans les dynamiques économiques et politiques. Loin de se limiter à une coopération interétatique classique, cet espace pourrait intégrer des acteurs privés, des universités, des collectivités territoriales et des organisations de la société civile, dans une logique de gouvernance multiniveaux.

L’organisation conjointe de la Coupe du Monde 2030 par le Maroc, l’Espagne et le Portugal constitue, à cet égard, un moment charnière. Cet événement offre une opportunité unique de matérialiser cette convergence, en mettant en scène une coopération trilatérale à forte visibilité internationale. Au-delà de la dimension sportive, il s’agit d’un levier de projection, susceptible de renforcer les infrastructures, d’attirer des investissements et de promouvoir une image renouvelée de l’espace ibéro-africain. Il participe également à la construction d’un récit commun, fondé sur la complémentarité et l’interconnexion des territoires.

Enfin, l’élargissement de cet espace à d’autres régions, notamment en intégrant des pays comme la Guinée Équatoriale ou en mobilisant les héritages culturels des Philippines, pourrait contribuer à lui conférer une dimension véritablement globale. Bien que ces extensions restent limitées, elles participent à la densification d’un réseau transcontinental, capable de relier des espaces éloignés autour de références communes.

Ainsi, l’émergence d’un espace hispanophone structuré autour d’un partenariat stratégique entre le Maroc et l’Espagne apparaît comme une réponse pertinente aux recompositions actuelles. Elle s’inscrit dans une logique de diversification des alliances, de valorisation des héritages partagés et de construction de nouvelles formes d’influence. Un tel projet pourrait contribuer à redéfinir les modalités de l’action collective dans un monde en transition.

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