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Tribune. La Syrie face au défi d’une Constitution durable
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Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé au think tank NejMaroc, spécialisé sur les questions de diplomatie, d’intelligence économique et de géopolitique, analyse la situation en Syrie.
Le processus de redressement d’un pays après une révolution ou un coup d’État est une entreprise longue et complexe, marquée par des défis politiques, économiques et sociaux majeurs. La Syrie, après plus d’une décennie de guerre civile, de destructions massives et de déchirures sociales, en est un exemple particulièrement frappant. Les propos d’Ahmed al-Charaa soulignent clairement cette réalité: la rédaction d’une nouvelle Constitution pourrait prendre jusqu’à trois ans, tandis que l’organisation d’élections libres et transparentes pourrait nécessiter jusqu’à quatre ans. Ces délais, bien qu’ils puissent sembler excessivement longs, sont révélateurs des obstacles structurels auxquels la Syrie est confrontée et qui empêchent un redressement rapide.
L’un des premiers obstacles majeurs au redressement d’un pays après un bouleversement politique est la nécessité de reconstruire un cadre constitutionnel légitime. Une Constitution n’est pas seulement un document juridique, mais un contrat social qui établit les bases de la gouvernance, des droits et des responsabilités des citoyens, ainsi que des mécanismes pour la résolution pacifique des conflits. Dans un contexte comme celui de la Syrie, où les institutions étatiques ont été gravement affaiblies et où la méfiance règne entre les différentes factions politiques, ethniques et religieuses, le processus de rédaction d’une nouvelle constitution est naturellement ralenti. Chaque mot, chaque article devient le sujet d’intenses négociations et de marchandages politiques.
Au-delà des difficultés politiques, la composition même de la société syrienne ajoute une couche supplémentaire de complexité au processus. La Syrie est un pays multiconfessionnel et multiethnique, avec une mosaïque de communautés incluant des Arabes sunnites, des Alaouites, des Kurdes, des Druzes, des chrétiens et d’autres minorités. Chaque groupe a ses propres intérêts, ses propres craintes et ses propres revendications. Les Alaouites, qui constituent environ 12% de la population syrienne, ont historiquement dominé les structures du pouvoir sous le régime Assad. Les Kurdes, représentant environ 10% de la population, réclament une plus grande autonomie et même une indépendance avec une reconnaissance de leurs droits culturels et politiques. Les Arabes sunnites, qui forment la majorité et sont représentés par cette nouvelle autorité politique, pourrait faire valoir leurs droits en priorité après un demi-siècle d’exclusion et de rejet du régime Al-Assad. Dans un tel contexte, élaborer une Constitution qui garantisse les droits de chaque groupe tout en préservant l’unité nationale relève presque de l’exploit.

Les exemples du Liban voisin, avec son système politique confessionnel complexe, et de l’Irak post-Saddam Hussein montrent que les arrangements politiques fragiles peuvent facilement se transformer en sources de nouvelles tensions.
Les disparités régionales viennent s’ajouter à cette équation déjà complexe. Les zones urbaines comme Damas et Alep, historiquement prospères, ont subi d’énormes dégâts matériels et humains pendant la guerre. Alep, jadis le poumon économique du pays, est aujourd’hui une ville partiellement en ruines, avec une économie dévastée et une population déplacée. Les régions rurales, souvent négligées par le pouvoir central même avant le début du conflit, souffrent encore plus de la pauvreté, du manque d’infrastructures et d’un accès limité aux services de base. La reconstruction de ces régions nécessite des ressources financières considérables et une planification minutieuse, mais les sanctions internationales, le manque d’investissements étrangers et la corruption généralisée au sein des structures étatiques syriennes rendent cette tâche particulièrement ardue.
Selon un rapport de la Banque mondiale, les dommages économiques directs causés par la guerre en Syrie sont estimés à plus de 226 milliards de dollars, un montant colossal qui dépasse largement les capacités économiques du pays.
Le processus de redressement est également entravé par des facteurs externes. La Syrie est devenue un champ de bataille pour des puissances étrangères aux intérêts divergents. La Russie et l’Iran ont soutenu fermement le régime d’Assad jusqu’à sa chute, tandis que la Turquie et le Qatar soutiennent la mouvance menée par Ahmed Al-Charaa. Cette ingérence étrangère complique toute tentative de stabilisation politique ou économique, car chaque acteur extérieur cherche à préserver ses propres intérêts stratégiques. Par exemple, les zones contrôlées par les forces kurdes au nord-est du pays, soutenues par les États-Unis, restent largement autonomes, tandis que la Turquie maintient une présence militaire significative dans le nord-ouest. Ces divisions géopolitiques empêchent une gouvernance unifiée et un processus politique inclusif.
Redressement post-conflit
Historiquement, d’autres pays ayant connu des bouleversements similaires montrent que le chemin vers la stabilité est souvent long et semé d’embûches. En Irak, après la chute de Saddam Hussein en 2003, il a fallu près de quatre ans pour organiser des élections parlementaires stables et encore plus longtemps pour établir un système politique fonctionnel. Même aujourd’hui, l’Irak reste marqué par l’instabilité politique, les tensions ethniques et les conflits sectaires. En Libye, après la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, le pays est toujours plongé dans une crise politique et sécuritaire, avec des gouvernements rivaux et une absence totale d’autorité centrale. Ces exemples montrent que le redressement post-conflit n’est pas seulement une question de temps, mais également de volonté politique, de ressources financières et d’un soutien international cohérent.
En Syrie, la tâche est d’autant plus ardue que le tissu social a été profondément déchiré par plus d’une décennie de violences. Les familles déplacées, les réfugiés qui se comptent par millions, et les traumatismes psychologiques causés par la guerre rendent toute réconciliation nationale extrêmement difficile. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus de 6,8 millions de Syriens ont été déplacés à l’intérieur du pays et environ 5,5 millions vivent comme réfugiés dans les pays voisins. Le retour de ces populations dépend non seulement de la sécurité, mais aussi de la reconstruction des infrastructures de base, de la création d’emplois et de la garantie de leurs droits civils.
En conclusion, le redressement de la Syrie après des années de guerre et de bouleversements politiques est un processus qui ne peut être précipité. Les délais évoqués par Ahmed al-Charaa, bien que longs, traduisent une réalité incontournable: la reconstruction d’un État, la rédaction d’une nouvelle Constitution et l’organisation d’élections crédibles exigent du temps, des compromis et une vision partagée de l’avenir. La complexité ethnique, confessionnelle et régionale de la Syrie, couplée aux ingérences étrangères et aux défis économiques monumentaux, rend ce processus encore plus délicat. La patience, la transparence et une volonté politique sincère seront indispensables pour permettre à la Syrie de retrouver un semblant de stabilité et de cohésion nationale.
