Algérie: une normalisation avec Israël pour mieux contrer le Maroc?

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Alger-Israël: un rapprochement qui cache une guerre d’influence avec le Maroc ?
Dans un entretien avec le quotidien français L'Opinion qui a pris tout le monde de court, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a annoncé, le 2 février 2025, la disposition de son pays à normaliser ses relations avec Israël. © DR

Dans une déclaration au quotidien français L’Opinion qui a pris tout le monde de court, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a annoncé la disposition de son pays à normaliser ses relations avec Israël, le «jour même où il y aura un État palestinien». Une annonce qui suscite par ailleurs des interrogations quant à ses motivations réelles et ses implications régionales. Décryptage avec les politologues Dr Cherkaoui Roudani et Dr Khalid Chiat.

L’idée avancée par le président algérien de la possible reconnaissance d’Israël sous réserve de l’existence d’un État palestinien a surpris plus d’un, soulevant des questions sur le timing, les motivations, les dessous de ce revirement… et surtout comment ce pays, qui plaidait pour une intervention militaire à Gaza en août dernier, s’est retrouvé en l’espace de moins de cinq mois prêt à normaliser avec «l’entité sioniste» ?

L’annonce faite par le président algérien à L’Opinion est un véritable tournant pour un pays opposé historiquement à toute forme de rapprochement avec Israël et soutien, pas aussi indéfectible que ça, de la cause palestinienne. S’agit-il d’une reconfiguration de la politique étrangère algérienne ou d’une simple manœuvre conjoncturelle visant un contrepoids à l’axe Rabat-Tel Aviv-Washington ou à l’axe Rabat-Tel Aviv-Abou Dhabi pour limiter l’influence du Maroc et freiner l’élan qu’a pris la diplomatie marocaine sur la question de l’intégrité territoriale, première cause nationale, qui demeure le seul et unique prisme de la politique étrangère du voisin de l’Est?

Pourquoi l’Algérie revoit sa posture?

Cette nouvelle adaptation de sa diplomatie aux nouvelles réalités géopolitiques est dictée par «un isolement géopolitique de l’Algérie, accentué après la chute du régime syrien de Bachar Al-Assad et l’effritement de l’axe Alger-Téhéran-Damas», et «s’inscrit dans une dynamique régionale marquée par des recompositions stratégiques et des rivalités exacerbées», analyse Dr Roudani Cherkaoui.

«Ce contexte a effectivement joué un rôle clé dans la marginalisation progressive du pays, bien que cet isolement soit le résultat d’une combinaison de facteurs historiques, diplomatiques et internes», décortique l’expert en géostratégie et sécurité.

«Avec la déliquescence de cet axe, l’Algérie a perdu un levier d’influence régionale, notamment dans les dossiers liés au conflit israélo-palestinien ou à la légitimité des mouvements de séparatisme, comme le Front Polisario», poursuit le politologue, notant que «cette rupture a coïncidé avec une montée en puissance du Maroc, qui a habilement exploité les failles laissées par l’isolement algérien».

«En normalisant ses relations avec Israël en 2020 – en échange de la reconnaissance américaine de sa souveraineté -, le Maroc a renforcé ses alliances avec les États-Unis et les pays du Golfe, tout en isolant davantage l’Algérie», fait observer l’expert.

Discours trompeur

En mode rattrapage, l’Algérie cherche-t-elle à rééquilibrer les rapports de force avec son rival historique qu’est le Maroc afin de le priver de quelques cartes dans un redéploiement géostratégique sensé et réfléchi ? Le politologue Khalid Chiat répond d’emblée par la négative.

«Le discours selon lequel il y a un changement dans la politique étrangère algérienne est trompeur, car il n’y a pas de véritable boussole pour la politique étrangère de l’Algérie», avance le professeur des Relations internationales à l’Université Mohammed 1er d’Oujda.

Dans ce sillage, le professeur met en lumière les péripéties ayant marqué la politique étrangère de l’Algérie durant les dernières années, «d’abord en misant sur ce qu’elle appelle le front iranien au Moyen-Orient. Elle a invité un groupe de conseillers militaires du Hezbollah à Tindouf et a cherché à renforcer la présence iranienne en Afrique du Nord avant d’entrer, pendant un certain temps, dans une forme de concurrence avec la Russie…

Puis, elle a réessayé de revenir vers la Russie avant d’entreprendre une tentative de rapprochement avec les États-Unis à travers la visite du président de l’Africom en Algérie et de tenter également de se rapprocher de l’OTAN», rappelle cet observateur averti.

Isolement et exportation de la crise interne

Outre cette instabilité au niveau des orientations stratégiques – que reflètent les déclarations du ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov après le refus d’adhésion de l’Algérie dans les BRICS : «les critères pour l’adhésion aux BRICS sont son prestige, son poids (politique) et ses positions au niveau international» –, le politologue fait remarquer une certaine volonté d’Alger de «retrouver de l’influence sur le continent africain, qu’elle considère comme une zone stratégique».

Roudani Cherkaoui souligne dans ce cadre que le «rôle de l’Algérie en Afrique s’est érodé. Le Maroc, réintégré au sein de l’Union africaine en 2017, y déploie une diplomatie active, tandis que l’Algérie reste engluée dans des crises frontalières (notamment au Sahel) et dépendante d’une économie peu diversifiée, centrée sur les hydrocarbures».

Le spécialiste en géostratégie met en exergue pour expliquer cet affaiblissement, «le mouvement de protestation du Hirak (2019) et une crise économique chronique, le pouvoir mise sur un discours nationaliste et anti-impérialiste pour légitimer son autorité».

«Le soutien à la cause palestinienne ou au Polisario sert à mobiliser l’opinion publique, majoritairement hostile à Israël», note-il, relevant que «cette stratégie a atteint ses limites: la population, confrontée au chômage de masse et à un système politique verrouillé, attend des solutions concrètes plutôt que des postures symboliques. Le régime, en s’accrochant à des alliances dépassées, comme avec la Russie, elle-même isolée, et en refusant toute ouverture diplomatique pragmatique, risque de creuser son isolement».

Dans la même lignée, Pr Khalid Chiat soulève que les conflits que l’Algérie a provoqués avec son voisinage direct, excepté la Tunisie de Kaïs Saïed, «en l’occurrence, avec le Maroc, le Mali, le Burkina Faso, le Niger, et même la Libye, où elle est en conflit avec une aile de son autorité politique… montrent qu’il n’existe pas de vision cohérente pour la politique étrangère, ni de redirection ou réorientation réelle».

Discours creux

Dans cette veine, Dr Chiat souligne que «l’idée avancée par le président algérien concernant un rapprochement ou la possibilité de reconnaître Israël sous réserve de l’existence d’un État palestinien est une déclaration vague qui ne mène à rien, un discours creux sans signification, simplement des paroles pour le plaisir de parler».

«Il n’y a ni vision, ni conception, ni détermination», affirme le politologue, rappelant que ce même président parlait d’ouverture des frontières pour que l’armée algérienne entre à Gaza et lutte aux côtés des Gazaouis.

«Mais maintenant, que dit Tebboune face aux propositions américaines pour déplacer les Palestiniens de Gaza?», s’interroge le politologue remarquant au passage que ces propos sont dépassés par le cours des événements.

Selon notre interlocuteur, il s’agit à ce niveau «d’illusions analytiques et théoriques, et non de propositions stratégiques réelles».

Balkanisation de la région

Tout en mettant en exergue la marginalisation de l’Algérie sur le front arabo-israélien, et l’absence dans les calculs américains ou Israéliens, contrairement à d’autres pays comme le Maroc, la Jordanie, l’Arabie Saoudite, l’Égypte qui sont désormais de véritables fronts pour contrer la proposition américaine de déplacer les habitants de Gaza vers d’autres pays, Dr Chiat relève que «ce qui est proposé sur la scène politique algérienne est dépassé sous tous les angles et n’a aucune valeur».

Pis, selon lui, l’Algérie a une fonction principale: la balkanisation de la région. Dit autrement, de la rendre incapable de s’unir, de s’harmoniser ou d’avoir une intégration économique et une certaine puissance.

«Ce rôle, tant que l’Algérie et son gouvernement militaire continueront à le remplir, sera bénéfique pour Israël, les États-Unis et les Européens, qui trouveront toujours un moyen de faire pression sur le Maroc et les pays voisins d’Afrique pour qu’ils fassent des concessions sur certains avantages ».

«Si le président algérien a le courage de parler des enjeux vitaux de la nation, il devrait parler des questions qui concernent son pays, de la manière de construire la puissance, loin de la notion de domination qu’aspire encore à avoir son pays après plus de 60 ans d’indépendance», a-t-il affirmé.

Autant dire que ce discours n’a aucune base pratique, il n’est ni applicable, ni intégré dans un cadre réel concernant la question palestinienne, et il n’a ni passé, ni présent, ni avenir.

Soubassements d’une manœuvre « conjoncturelle »

De son côté, Dr Roudani Cherkaoui estime que cette déclaration de Tebboune conditionnant la normalisation de ses relations avec Israël à la création d’un État palestinien, «peut être interprétée comme une manœuvre politique stratégique».

«Cette position, bien que conforme à la ligne diplomatique traditionnelle algérienne, intervient dans un contexte où Alger cherche à améliorer ses relations avec certains membres de l’administration américaine, notamment ceux qui critiquent ses actions régionales».

«En septembre 2024, l’ambassadeur d’Algérie à Washington, Sabri Boukadoum, a signé un contrat de lobbying avec le cabinet américain BGR Group, d’un montant de 720.000 dollars par an», met en avant l’expert tout en notant que ce cabinet est connu pour ses liens avec des personnalités israéliennes, notamment l’ancien Premier ministre Ehud Barak, l’un de ses principaux conseillers.

Sous cet angle, cette initiative vise, affirme-t-il, «à renforcer les relations entre l’Algérie et les États-Unis, en particulier avec des membres de l’administration américaine ayant exprimé des réserves sur les actions d’Alger en Afrique du Nord et au Sahel. En s’associant à BGR Group, l’Algérie cherche à améliorer son image et à influencer les décideurs politiques américains».

«Ces actions s’inscrivent dans une stratégie plus large de l’Algérie visant à repositionner ses alliances géopolitiques et à atténuer les critiques américaines concernant son rôle régional. En collaborant avec des cabinets de lobbying influents et en renforçant sa coopération militaire, Alger cherche à améliorer ses relations avec Washington et à influencer les politiques américaines à son égard», conclut le politologue.

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