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Maroc–Royaume-Uni: vers un partenariat stratégique multidimensionnel
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Le soutien britannique au plan d’autonomie marocain, exprimée le 1er juin 2025, marque le début d’un partenariat stratégique multidimensionnel. S’appuyant sur huit siècles de relations, l’alliance Maroc–Royaume-Uni promet une coopération renforcée dans les domaines économique, énergétique, infrastructurel, académique, sportif et géopolitique, notamment via une potentielle adhésion du Maroc au Commonwealth. Eclairage de Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé au think tank NejMaroc, spécialisé sur les questions de diplomatie, d’intelligence économique et de géopolitique.
Le 1er juin 2025, le Royaume-Uni a officiellement approuvé le plan d’autonomie marocain pour ses provinces du Sud, qu’il a qualifié de « crédible, viable et pragmatique ». Cette décision, annoncée par le ministre britannique des Affaires étrangères, David Lammy, constitue un jalon diplomatique majeur et marque le début d’une nouvelle ère de coopération bilatérale. Historiquement, les relations entre Londres et Rabat s’inscrivent dans une tradition de plus de huit siècles, depuis les premières ambassades officielles au XIIIᵉ siècle jusqu’aux accords modernes. Cette longévité témoigne d’un socle solide pour des partenariats stratégiques à venir, tant au plan politique qu’économique et culturel.
L’ancrage historique des relations marocaines-britanniques remonte aux premières négociations diplomatiques initiées sous le règne du sultan Abou Youssouf Ya’qub (1269-1286), qui envoya des envoyés à la cour d’Angleterre. Au fil des siècles, ces liaisons ont perduré malgré les bouleversements géopolitiques européens, notamment lors des guerres de religion et de la période coloniale. Dès la fin du XIXᵉ siècle, le Maroc se détourna progressivement de l’influence ottomane pour nouer des partenariats économiques et militaires avec les puissances européennes, dont le Royaume-Uni. Après l’indépendance en 1956, Londres et Rabat ont renouvelé leurs accords commerciaux, militaires et culturels. En somme, cette historicité centenaire, rarement mise en avant, atteste d’une continuité que chacun des deux États peut mobiliser pour envisager des coopérations renforcées dans un contexte mondial instable.
Sur le plan macroéconomique, les échanges commerciaux entre le Maroc et le Royaume-Uni ont connu une croissance notable en 2023 et 2024. Au cours de l’année 2024, le commerce bilatéral a atteint 48,5 milliards de dirhams (soit 3,8 milliards de livres sterling), représentant une hausse de 10,9 % par rapport à 2023 . Les exportations britanniques vers le Maroc se sont élevées à 17,9 milliards de dirhams (1,4 milliard de livres), malgré une légère baisse de 4,1 % par rapport à l’année précédente, tandis que les importations britanniques en provenance du Maroc ont grimpé de 22 %, atteignant 30,6 milliards de dirhams (2,4 milliards de livres).

En 2023, les statistiques de la Banque mondiale indiquaient que le Maroc exportait pour 1,89 milliard de dollars au Royaume-Uni, soit une progression de 18,5 % en moyenne annuelle sur cinq ans, et importait pour 942 millions de dollars des produits britanniques, dont principalement des métaux, des véhicules et des produits pétroliers raffinés . Cette montée en puissance des exportations marocaines, majoritairement composées de câbles isolés (513 millions de dollars), de voitures (466 millions) et de produits agricoles (fruits et légumes pour près de 516 millions), traduit un renforcement de la chaîne de valeur marocaine face aux exigences du marché britannique .
La reconnaissance du plan d’autonomie ouvre également la voie à des investissements directs britanniques dans les provinces du Sud. Le Maroc présente des opportunités majeures dans les secteurs des énergies renouvelables, des infrastructures de santé et du tourisme éco-responsable. Le projet Xlinks Morocco-UK Power illustre parfaitement cette dynamique : il vise à construire un câble sous-marin de 4 000 km pour acheminer jusqu’à 8 % de l’électricité britannique à partir de sources solaires et éoliennes dans le Guelmim-Oued Noun, une zone bénéficiant d’un rayonnement solaire parmi les plus élevés en Afrique du Nord . Financé à hauteur de 50 millions de livres par des acteurs tels que TAQA et TotalEnergies, ce projet pharaonique, estimé à 24 milliards de livres, incarne le potentiel d’un partenariat énergétique très avancé, capable d’orienter le Royaume-Uni vers un mix décarboné tout en générant des recettes substantielles pour le Maroc . Par ailleurs, les zones sud se prêtent à l’implantation de fermes photovoltaïques et de parcs éoliens terrestres, soutenues par les objectifs nationaux marocains de porter à 52 % la part des renouvelables dans le mix énergétique d’ici 2030. Londres pourrait donc jouer un rôle d’investisseur majeur, tout en bénéficiant du positionnement géographique du Maroc pour diversifier ses sources d’approvisionnement énergétique.
Le volet infrastructurel doit intégrer l’idée d’un pont ou d’un tunnel entre Tanger et Gibraltar, à négocier avec le Royaume-Uni si l’Espagne fait preuve de réticence à l’égard d’un projet concentrant ses efforts sur Tarifa-Tanger ou Algésiras-Tanger. Les dernières études de mai 2024 préconisent un chantier sous-marin de 28 km, reliant Punta Paloma à Malabata, pour un coût estimé à 6 milliards de livres, avec une échéance opérationnelle d’ici la Coupe du Monde de football de 2030, organisée conjointement par l’Espagne, le Portugal et le Maroc . Sur le plan technique, les travaux sous le niveau marin franchiraient une profondeur maximale de 475 m, ce qui crée un défi d’ingénierie semblable, mais plus complexe, à celui du Tunnel sous la Manche (180 m de profondeur moyenne) . En termes d’efficacité logistique, un lien fixe Gibraltar-Tanger réduirait considérablement les temps de transport de marchandises et de passagers, stimulant le trafic transméditerranéen et désenclavant Gibraltar, territoire britannique d’outre-mer confronté à des contraintes géographiques. Cette liaison constituerait un corridor stratégique pour les flux commerciaux européens et africains et offrirait un modèle de coopération gagnant-gagnant : le Royaume-Uni bénéficierait d’une meilleure connectivité européenne et africaine, tandis que le Maroc renforcerait son rôle de plateforme logistique régionale.
Dans le champ académique, la mobilité étudiante constitue un levier essentiel pour densifier les échanges culturels et renforcer la formation de futurs cadres binationalisés. En 2021-2022, le nombre d’étudiants marocains inscrits dans des universités britanniques s’établissait à 1 460, soit une progression de près de 30 % en un an . Cette évolution s’inscrit dans un mouvement de long terme : entre 2017-2018 et 2020-2021, le flux a presque doublé, passant de 760 à 1 265 étudiants, témoignant d’un appétit croissant pour le modèle pédagogique et les diplômes britanniques . Toutefois, l’obligation de visa pour les étudiants marocains demeure un frein, amplifié par la hausse des frais de scolarité et du coût de la vie au Royaume-Uni. La création d’un programme « Erasmus moro-britannique », inspiré du programme européen, permettrait de faciliter la mobilité, de réduire les procédures administratives et de promouvoir des partenariats entre universités marocaines (UM6P, Université Averroès, Universités Mohammed V, Hassan II, Cadi Ayyad, etc.) et britanniques (Oxford, Cambridge, Manchester, etc.) pour la réalisation de doubles diplômes, de projets de recherche conjointe et de stages alternés. Un tel dispositif encouragerait la recherche collaborative, la maîtrise de la langue anglaise et le renforcement de réseaux professionnels transnationaux, répondant également aux besoins croissants des deux économies en compétences spécialisées (ingénierie, sciences sociales, sciences de gestion, etc.) .
Le Maroc peut également tirer parti de son lobbying pour créer une alliance d’exception avec le Commonwealth, afin de diversifier son action diplomatique et renforcer ses coopérations avec des pays africains et asiatiques membres. Aujourd’hui, le Commonwealth rassemble 56 États, dont la plupart entretiennent des flux commerciaux intenses : en 2023, le commerce intra-Commonwealth représentait 18 % du commerce mondial, soit environ 5 000 milliards de dollars, avec des échanges singulièrement dynamiques entre le Royaume-Uni, l’Inde, le Canada, l’Australie et l’Afrique subsaharienne . Plusieurs pays sans lien direct avec l’Empire britannique, comme le Rwanda (2009), le Mozambique (1995), le Gabon et le Togo (2022), ont intégré l’organisation en vertu de critères révisés lors du CHOGM de Kampala en 2007, permettant aux États d’« exception » d’adhérer s’ils incarnent les principes de démocratie, d’État de droit et de bonne gouvernance . Dans ce contexte, le Maroc pourrait justifier son adhésion par son avancée en matière de développement durable, ses réformes institutionnelles et son rôle croissant dans les organismes africains (UA, CEDEAO) et méditerranéens (UPM). En s’alliant au Commonwealth, le Maroc diversifierait ses partenariats politiques et commerciaux vers des marchés à fort potentiel de croissance, notamment en Asie du Sud (Inde, Pakistan, Bangladesh), en Afrique de l’Est (Kenya, Nigeria) et au Pacifique (Singapour), tout en renforçant son soft power culturel et éducatif .
Sur le plan sportif, la contribution du Royaume-Uni peut se traduire par l’apport de son expertise en organisation d’événements internationaux. Londres, en tant qu’hôte des Jeux olympiques de 2012, a démontré son savoir-faire en matière de planification urbaine, de sécurité, de gestion des infrastructures et de mobilisation des partenariats publics-privés . Par ailleurs, la Premier League demeure un modèle économique et médiatique unique, générant plus de 5 milliards de livres par saison, dont une part significative provient des droits de diffusion à l’exportation. En vue de la co-organisation de la Coupe du Monde de la FIFA 2030, le Royaume-Uni pourrait proposer son expertise technique (gestion des billets, infrastructures, formation des arbitres, communication internationale, etc.) pour assurer une couverture optimale et sécurisée de l’événement. Le savoir-faire britannique en matière de rugby, de tennis (Wimbledon) peut aussi être adapté au contexte marocain pour améliorer le niveau de préparation des infrastructures sportives, former des cadres et promouvoir l’éducation aux métiers du sport, générant des retombées économiques et touristiques substantielles .
Au regard du contexte géopolitique, l’intérêt britannique pour le partenariat stratégique avec le Maroc s’inscrit dans la logique post-Brexit consistant à renforcer ses liens extra-européens. Le Royaume-Uni, souhaitant réduire sa dépendance à l’Union européenne, cherche à diversifier ses alliances, notamment en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne, pour sécuriser ses approvisionnements énergétiques, agricoles et technologiques. Le Maroc, de son côté, joue un rôle pivot comme « porte d’entrée » vers le continent africain, grâce à son intégration dans l’Union africaine, l’Observatoire méditerranéen de l’énergie et le corridor transafricain Nord-Sud. Cette complémentarité géostratégique peut se traduire par la création d’un forum bilatéral de coopération, renforçant la coordination en matière de sécurité (lutte antiterroriste, gestion migratoire), de cyberdéfense, et de recherche scientifique (changement climatique, médecine tropicale). En outre, les relations maroco-britanniques peuvent servir de tremplin pour établir un partenariat triangulaire avec d’autres États du Commonwealth, favorisant l’émergence de chaînes de valeur régionales incluant le Maroc, le Royaume-Uni et des pays africains francophones ou anglophones, autrement plus compétitifs dans les secteurs manufacturiers et digitaux .
La reconnaissance par le Royaume-Uni du plan d’autonomie marocain pour les provinces du Sud représente non seulement un soutien diplomatique, mais surtout l’amorce d’un partenariat stratégique à multiples facettes. En capitalisant sur huit siècles de relations historiques, sur l’expansion soutenue des échanges commerciaux (3,8 milliards de livres en 2024), sur les investissements synergétiques dans les énergies renouvelables (projet Xlinks) et sur les projets d’infrastructures (tunnel Gibraltar-Tanger à 6 milliards de livres), les deux États sont en mesure de co-construire un futur économique prospère, durable et stable. L’essor de la mobilité étudiante (1 460 étudiants marocains au Royaume-Uni en 2021-2022), la perspective de partenariat au Commonwealth et l’expertise britannique dans l’organisation d’événements sportifs (JO 2012, Premier League) confirment que ce partenariat s’inscrit pleinement dans la dynamique globale des économies post-pandémie, axée sur l’innovation, la transition énergétique et le développement humain. Enfin, l’émergence d’un corridor géopolitique Maroc-Royaume-Uni-Commonwealth constitue une réponse cohérente aux défis sécuritaires, climatiques et migratoires de la région, fondée sur la complémentarité des atouts et la recherche de solutions « win-win » au service de la prospérité partagée.
