Amir DZ: le mystérieux enlèvement au coeur de la crise France-Algérie

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Les présidents algérien Abdelmadjid Tebboune et français Emmanuel Macron. © AFP

Dans la nuit du 29 au 30 avril 2024, quatre hommes enlèvent, détiennent puis relâchent l’influenceur algérien Amir Boukhors en région parisienne. Un an plus tard, l’enquête sur ce kidnapping alimente la crise diplomatique entre la France et l’Algérie.

La justice française a délivré fin juillet un mandat d’arrêt international contre un ancien responsable de l’ambassade d’Algérie en France pour « arrestation, enlèvement et séquestration en relation avec une entreprise terroriste et association de malfaiteurs terroriste criminelle », a appris l’AFP de source proche du dossier.

Dans un rapport d’enquête daté d’avril, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) présente cet homme comme un « sous-officier » du renseignement algérien (DGDSE), en poste à l’ambassade au moment des faits « sous la couverture diplomatique de premier secrétaire ».

La justice française a également mis en examen au moins sept autres personnes, dont un agent du consulat algérien de Créteil, en banlieue parisienne, pour cette rocambolesque opération, dont le mobile reste mystérieux.

Faux policiers, camion de drogue et somnifère

Le 29 avril 2024, alors qu’Amir Boukhors, influenceur connu sous le nom d’Amir DZ (1,1 million de followers sur TikTok, 1,2 million sur Facebook), rentre chez lui dans le Val-de-Marne peu avant 23H30, il tombe sur « une voiture banalisée, noire, avec un gyrophare, qui barre la route », relatait-il à l’AFP en avril.

« Quatre hommes descendent de la voiture, (dont) deux hommes qui portent le brassard de police orange ». Il est menotté, informé qu’un « officier » l’attend au commissariat et embarqué. « Après une dizaine de minutes, j’ai vu la station d’essence TotalEnergies de Pontault-Combault (Seine-et-Marne, ndlr). Là, j’ai compris que j’étais tombé dans un piège », raconte-t-il.

Il interroge l’un de ses ravisseurs. « Il m’a dit: +Il y a un responsable algérien, il veut te parler. Il veut te poser des questions. Après, on va te relâcher+ ». Arrivé dans un lieu ressemblant à « une casse de voitures », il est installé dans un « container aménagé ».

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Il est contraint de boire un verre contenant « un liquide blanc », qui s’avèrera être un somnifère. A son réveil, il se retrouve gardé par deux jeunes femmes, visages masqués. Il interroge l’une d’elles, qui lui répond que tout sera réglé s’il rend « le camion de drogue détourné à Amsterdam ». Il dit ne pas comprendre, donne son nom, dit qu’il est réfugié politique. La jeune femme vérifie sur son téléphone.

Plus tard, « paniquée, en train de pleurer », elle se confie. « Elle m’a dit: +Ils m’ont donné 1.000 euros pour moi et 1.000 euros pour ma copine pour vous surveiller, s’il te plaît ne porte pas plainte+ », raconte Amir Boukhors: « Elle m’a dit +d’après ce que j’ai entendu, le plan c’est te ramener en Espagne+ ».

Il n’ira nulle part. A nouveau drogué, il sera relâché quelques heures plus tard, en pleine nuit dans une forêt, et rentrera chez lui le 1er mai au petit matin avec l’aide d’un automobiliste.

« Vingt-sept heures » de détention, sans violence, ni menace, selon lui. Pour quelle raison ? « Je ne sais pas exactement », affirme cet homme de 41 ans. Mais pour lui, aucun doute: les ordres sont venus d’Alger.

« Je connais très bien mon ennemi (…). J’ai reçu beaucoup de menaces avant cette opération ».

Condamnations

Amir Boukhors se présente comme « un opposant », un « antisystème », un « journaliste d’investigation qui fait des enquêtes sur la corruption en Algérie ».

Le blogueur, qui dit avoir quitté son pays en 2012 avant de s’installer en France en 2016, est visé par neuf mandats d’arrêts en Algérie, dont deux émis en avril 2021 notamment pour appartenance au mouvement islamiste Rachad, classé comme « terroriste » par les autorités.

Scandale d’État: l’enlèvement d’Amir DZ expose un réseau d’espionnage algérien en France
Le blogueur Amir DZ lors d’une manifestation contre la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat, à Paris, en mars 2019. © DR

Entre 2015 et 2019, il a écopé de sept condamnations pour menaces, chantage, calomnie, diffamation et atteinte à la vie privée, prononcées par divers tribunaux du pays.

Il dit avoir été condamné à mort, ce que des sources sécuritaires en Algérie ont démenti à l’AFP. Il a été condamné à la prison à vie par le tribunal de Relizane (nord-ouest) en 2022 notamment pour « atteinte à la sécurité de l’Etat ».

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La personnalité de cet influenceur, qui a obtenu le statut de réfugié politique en France en octobre 2023, divise. Ses posts, visant le président Abdelmadjid Tebboune et ses proches, peuvent atteindre les 10 millions de vues sur TikTok et déclenchent des avalanches de commentaires. Ils constituent également un sujet diplomatique.

« Le dossier qu’Alger appelle +les subversifs+ », dont Amir Boukhors fait partie, « sera au menu de la reprise des échanges sécuritaires entre les deux pays si ces derniers reprennent prochainement », commente une source diplomatique française.

« Secrets croustillants »

Amir DZ fait partie d’une génération de blogueurs qui a éclos vers 2015 et connu un fort écho depuis le « Hirak ». Ce mouvement de contestation a éclaté en 2019 contre un cinquième mandat présidentiel d’Abdelaziz Bouteflika et l’a chassé du pouvoir, puis s’est poursuivi jusqu’à début 2021 avant de s’éteindre sous l’effet des interdictions de rassemblement liées au Covid et de dizaines d’arrestations décidées par son successeur Abdelmadjid Tebboune.

Mais pour Ali Bensaad, professeur à l’Institut de géographie de Paris, ces influenceurs « ne sont pas des opposants » au pouvoir en place. « Ce sont des porte-voix de différentes factions du régime, ils monnayent leurs services », affirme-t-il, en référence aux luttes intestines entre présidence, armée et services de renseignement.

« Il (Amir DZ) n’a jamais tenté de faire d’analyse politique. Il donne des choses sous forme brute, d’invective. Ce sont des petits secrets croustillants du sérail. Marié avec de la politique, avec une population qui est en défiance totale du régime et sous une chape de plomb, le succès est assuré », résume-t-il, soulignant que les informations qu’il diffuse ne peuvent être obtenues sans connexion dans les plus hautes sphères.

Amir DZ assure être « indépendant », sans lien avec aucun « mouvement, ni groupe politique », et gagner sa vie « avec les revenus de YouTube, Facebook, TikTok ».

Pour Ali Bensaad, l’enlèvement d’Amir DZ, à quelques mois de la présidentielle de septembre 2024, s’apparente à une opération d’intimidation entre rivaux au sein du pouvoir à Alger.

Deux jours plus tôt, un autre influenceur, Bensdira, avait d’ailleurs été visé par une opération similaire, souligne-t-il.

« Cela faisait partie d’une stratégie pour faire taire ceux qui décrédibilisaient la candidature de Tebboune. C’est aussi une façon de faire pression sur ses +patrons+, pas tant sur les influenceurs mais sur les factions qui les instrumentalisent et qui étaient contre la reconduction de Tebboune ».

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