Chronique. Le Maroc, pivot stratégique de la sécurité internationale

Publié le
Abdellatif Hammouchi lors de la 93e session de l'AG d'INTERPOL à Marrakech
Le directeur général de la Sûreté nationale et de la Surveillance du territoire, Abdellatif Hammouchi, entouré du président d'INTERPOL, Ahmed Naser Al-Raisi (g.) et du secrétaire général d'INTERPOL, Valdecy Urquiza à l'ouverture de la 93e Assemblée générale d'INTERPOL à Marrakech. ©DGSN

L’organisation à Marrakech de la 93e Assemblée générale d’Interpol n’est pas un simple événement institutionnel. Elle constitue un signal politique fort, révélateur de la place singulière que le Maroc occupe aujourd’hui dans l’architecture mondiale de la sécurité et du renseignement. Le choix du Royaume pour accueillir cette rencontre internationale illustre une reconnaissance collective : celle d’un État africain qui a su construire une crédibilité durable, articulée autour de la stabilité politique, d’une stratégie de renseignement cohérente, et d’une capacité à se projeter comme plateforme de dialogue entre l’Europe, le Sahel et l’Afrique du Nord. Analyse du Dr Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé à NejMaroc, chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II, spécialisé en relations internationales, diplomatie, intelligence économique et en géopolitique.

Dans un contexte global marqué par la résurgence de la menace terroriste et insécuritaire au Sahel, la diversification des menaces criminelles et les tensions géopolitiques, le Maroc apparaît désormais comme un acteur charnière, dont l’action combine anticipation, diplomatie sécuritaire et gouvernance institutionnelle.

L’analyse du rôle du Maroc doit d’abord prendre en compte la place qu’il occupe dans la coopération policière mondiale. Membre d’Interpol depuis la fin des années 1950, le Royaume a progressivement modernisé son appareil sécuritaire et renforcé sa participation active aux activités de l’organisation. La confiance exprimée par l’ensemble des pays membres en faisant de Marrakech le lieu d’une Assemblée générale atteste de l’intégration du Maroc dans les mécanismes internationaux de lutte contre le terrorisme, le crime organisé, la cybercriminalité et les trafics transnationaux. Cette reconnaissance ne découle pas uniquement de son positionnement géographique stratégique : elle est le produit d’une politique sécuritaire structurée, dotée d’institutions performantes, d’une doctrine anticipatrice, et d’une capacité à coopérer de manière agile avec divers partenaires.

Au cœur de cette dynamique, le Maroc se distingue par la consolidation d’un appareil de renseignement articulé autour d’une dualité complémentaire : les services chargés de la sécurité intérieure et ceux chargés de la surveillance extérieure. Cette architecture, fruit d’une planification de long terme, a permis une montée en compétence rapide, fondée sur l’anticipation des menaces, la modernisation des outils technologiques et la professionnalisation des acteurs. Les services marocains se caractérisent aujourd’hui par un savoir-faire reconnu : détection précoce des cellules terroristes, démantèlement d’organisations criminelles, analyse stratégique du risque, partage rapide d’informations opérationnelles. Plusieurs attentats déjoués en Europe au cours des dernières années ont d’ailleurs bénéficié de renseignements fournis par le Maroc, confirmant la confiance des partenaires européens envers les capacités marocaines.

Cette confiance européenne n’est pas fortuite. L’Europe fait face à une menace diffuse : radicalisations numériques, recompositions terroristes, circulations transnationales des combattants, réseaux criminalisés transfrontaliers. Dans ce contexte, le rôle du Maroc est double. D’une part, il constitue un partenaire opérationnel, capable de partager des renseignements précis, fiables et utilisables dans des délais extrêmement courts. D’autre part, il agit comme un relais stratégique dans une région : le Sahel, devenue l’épicentre géopolitique des menaces contemporaines. L’Europe ne peut lutter efficacement contre le terrorisme sans coopération renforcée avec les États du Sud, capables d’analyser et de surveiller des dynamiques qui échappent aux radars européens. Le Maroc, par sa proximité humaine, culturelle et géographique avec cette région, devient un acteur indispensable.

La situation au Sahel, marquée par une montée en puissance des groupes terroristes, l’effondrement de certains équilibres étatiques, la multiplication des trafics et la compétition d’influences entre puissances extérieures, confère au Maroc un rôle particulier. Contrairement à d’autres pays d’Afrique du Nord, le Maroc dispose d’une stabilité politique qui lui permet de projeter des capacités opérationnelles sans fragilité interne majeure. Par ailleurs, le Royaume entretient depuis plusieurs années une diplomatie active en direction des États sahéliens : coopération sécuritaire, soutien religieux fondé sur un islam modéré, coordination militaire ponctuelle, et rapprochement économique structurant avec le projet d’Initiative d’Atlantique. À cela s’ajoute un engagement renouvelé dans les initiatives régionales, notamment celles visant à renforcer la résilience des États du Sahel face à la criminalité transnationale et au terrorisme.

Cette posture fait du Maroc un État pivot, capable de servir de passerelle entre les préoccupations européennes en matière de sécurité et les réalités opérationnelles sahéliennes. Les capitales occidentales voient dans le Maroc un partenaire fiable, capable de comprendre la complexité des dynamiques régionales tout en parlant le langage institutionnel des grandes organisations internationales. En ce sens, la tenue à Marrakech de la 93e Assemblée générale d’Interpol peut être interprétée comme une mise en scène diplomatique de ce rôle : elle traduit la volonté d’ériger le Maroc en espace de dialogue et de coordination globale.

Yassine El Yattioui (2)
Dr Yassine El Yattioui

Cependant, la centralité du Maroc ne s’explique pas uniquement par des facteurs géopolitiques. Elle repose aussi sur des qualités institutionnelles internes, résultant d’une transformation progressive du système sécuritaire depuis le début des années 2000. Le Royaume a adopté une approche articulée autour de trois axes : réforme législative, modernisation technologique et professionnalisation des forces de sécurité. Ces réformes ont permis la mise en place d’un appareil cohérent, capable de mobiliser des outils d’analyse de pointe, de mener des opérations coordonnées à large échelle et de contribuer à des enquêtes internationales complexes. Le pays a également renforcé la culture de coopération inter-institutionnelle, ce qui permet d’éviter les cloisonnements bureaucratiques souvent observés dans d’autres pays.

L’ensemble de ces éléments explique pourquoi le Maroc est désormais considéré comme un acteur de premier plan dans la sécurité globale. Néanmoins, l’importance acquise par le Royaume ne doit pas être vue comme une finalité, mais comme un point de départ pour de nouvelles dynamiques de projection. Plusieurs perspectives peuvent émerger à partir de ce rôle consolidé.

La première perspective concerne la formation. Le Maroc, disposant d’un savoir-faire croissant et reconnu, pourrait devenir un véritable hub de formation pour les services de renseignement africains. En mettant en place des programmes certifiés, des écoles spécialisées et des partenariats multilatéraux, le Royaume pourrait contribuer à la montée en compétence des États du continent, renforçant leur capacité à affronter les menaces locales et transnationales. Une telle démarche serait cohérente avec la stratégie africaine du Maroc, fondée sur la coopération Sud-Sud et la construction de capacités locales. Elle contribuerait également à l’effort international de stabilisation du Sahel et à la lutte contre le terrorisme, en renforçant les appareils sécuritaires nationaux.

La deuxième perspective concerne la structuration d’un centre régional d’analyse stratégique. Le Maroc pourrait se positionner comme un pays capable d’accueillir un centre de recherche sécuritaire de portée africaine, dédié à l’analyse des menaces hybrides, de la cybercriminalité, des réseaux criminels transnationaux et des dynamiques de radicalisation. Un tel centre renforcerait la capacité du Maroc à anticiper les mutations sécuritaires, tout en offrant un espace scientifique et technique pour les échanges entre experts africains, européens et internationaux.

La troisième perspective réside dans la coopération technologique. Le Maroc pourrait stimuler le développement d’une filière nationale de technologies sécuritaires (logiciels d’analyse, outils de surveillance non intrusive, dispositifs de cybersécurité), en partenariat avec des acteurs internationaux. Devenir un pôle technologique dans le domaine de la sécurité permettrait au Royaume de renforcer son autonomie stratégique et d’exporter des solutions adaptées aux réalités africaines.

Enfin, une dernière perspective concerne la diplomatie sécuritaire. Le Maroc pourrait jouer un rôle accru dans la médiation des conflits régionaux, en mobilisant son expertise sécuritaire et son image d’État stable. Cette diplomatie, articulant stabilité, dialogue et coopération technique, renforcerait la position du Maroc comme acteur incontournable dans la résolution des crises africaines, contribuant ainsi à l’architecture sécuritaire du continent et à la consolidation de sa propre influence géopolitique.

L’émergence du Maroc comme puissance sécuritaire africaine et acteur stratégique dans la coopération internationale. Sa stabilité, ses institutions performantes, son orientation anticipatrice et sa capacité à articuler l’Europe, le Sahel et l’Afrique du Nord en font un partenaire indispensable dans un monde marqué par l’incertitude et la complexité des menaces. Les perspectives évoquées montrent que ce rôle peut non seulement se consolider, mais aussi se déployer à une échelle plus large, contribuant à faire du Maroc l’un des pôles majeurs de la sécurité régionale et internationale à l’horizon des prochaines années.

N’oublions pas aussi le parcours du regretté Abdelhak Khiame, disparu trop tôt, demeure une référence fondatrice dans l’histoire contemporaine du renseignement marocain. À la tête du Bureau central d’investigations judiciaires, il a incarné une vision moderne, méthodique et résolument tournée vers l’anticipation des menaces. Son action a permis de structurer durablement l’architecture nationale de lutte contre le terrorisme, en articulant rigueur analytique, coopération internationale et professionnalisation des équipes. Par son sens de l’État, sa capacité à dialoguer avec les partenaires étrangers et son engagement constant pour la sécurité collective, Khiame a contribué à placer le Maroc parmi les acteurs les plus crédibles du renseignement en Afrique et au-delà.

La rédaction vous conseille

Les titres du matinNewsletter

Tous les jours

Recevez chaque matin, l'actualité du jour : politique, international, société...

Chronique. Le Maroc, pivot stratégique de la sécurité internationale

S'ABONNER
Partager
S'abonner