Chronique. Paris–Berlin en crise, Berlin–Rome en ascension: recomposition des centres de pouvoir européens et implications pour le Maroc

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La Première ministre italienne Giorgia Meloni, le chancelier allemand Friedrich Merz et le président français Emmanuel Macron. © DR

L’effritement progressif du couple franco-allemand, longtemps considéré comme le moteur normatif, politique et économique de la construction européenne, ne peut être compris qu’à l’aune d’une combinaison de fragilités structurelles françaises et de recompositions stratégiques au sein de l’espace communautaire, qui redéfinissent les centres de gravité du pouvoir décisionnel au sein de l’Union européenne. Analyse de Dr Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé à NejMaroc, chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II, spécialisé en relations internationales, diplomatie, intelligence économique et en géopolitique.

Historiquement, l’axe Paris–Berlin a fonctionné comme un dispositif de stabilisation systémique, articulant la légitimité politique française à la puissance économique allemande, dans une logique de complémentarité institutionnelle qui assurait à la fois la production de compromis et la capacité d’impulsion stratégique. Or, ce schéma s’est progressivement grippé sous l’effet d’un affaiblissement multiforme de la position française. L’instabilité gouvernementale chronique en France, marquée par la fragmentation partisane, la difficulté à dégager des majorités cohérentes et la fragilisation de l’autorité exécutive, a profondément altéré la capacité de projection stratégique de l’État. Cette instabilité ne relève pas seulement d’un dysfonctionnement conjoncturel, mais traduit une crise plus profonde de gouvernabilité, dans laquelle la temporalité politique courte entre en contradiction avec les exigences de la planification stratégique européenne, qui requiert continuité, lisibilité et crédibilité institutionnelle.

À cette fragilité politique s’ajoute une dynamique économique défavorable : une croissance structurellement ralentie, un tissu productif soumis à une désindustrialisation relative, un déficit de compétitivité sur les segments à forte valeur ajoutée et un produit intérieur brut fragilisé par l’endettement public et les rigidités budgétaires. La perte de dynamisme du PIB français ne constitue pas uniquement un indicateur macroéconomique, mais produit un effet systémique sur la capacité d’influence européenne de la France, car la puissance économique demeure, dans l’architecture de l’UE, un vecteur central de légitimité décisionnelle.

À cela s’ajoute un climat social délétère, caractérisé par une conflictualité permanente, une défiance croissante envers les institutions, et une polarisation idéologique qui affaiblit la cohésion nationale et limite la capacité de l’État à engager des réformes structurelles de long terme. Ce contexte social instable agit comme un facteur de dissuasion pour les investisseurs, mais aussi comme un signal de vulnérabilité politique dans l’espace européen, réduisant la crédibilité de la France comme pilier de stabilité.

Dans cette configuration, le couple franco-allemand cesse progressivement d’être un centre d’impulsion pour devenir un espace de gestion de déséquilibres, où l’Allemagne, forte de sa stabilité institutionnelle, de sa puissance industrielle et de sa rigueur budgétaire relative, se retrouve dans une position asymétrique, contrainte de compenser les fragilités de son partenaire plutôt que de co-construire une vision stratégique équilibrée. Cette asymétrie altère la logique même du couple, qui reposait historiquement sur l’égalité symbolique et la réciprocité fonctionnelle.

La conséquence directe est un déplacement progressif du centre de gravité européen, non pas par rupture brutale, mais par glissement structurel, au profit de nouvelles configurations bilatérales plus cohérentes sur le plan économique et politique. Dans ce contexte, l’émergence du couple italo-allemand apparaît comme une reconfiguration stratégique majeure.

Le rebond économique de l’Italie, longtemps perçue comme un « maillon faible » de la zone euro, modifie profondément les représentations dominantes. La consolidation de ses finances publiques, la modernisation partielle de son appareil productif, la montée en puissance de ses secteurs industriels exportateurs et l’attractivité renouvelée de son économie dans les chaînes de valeur européennes repositionnent l’Italie comme un acteur central du système économique continental. Cette transformation ne relève pas uniquement d’indicateurs macroéconomiques, mais d’une recomposition structurelle de son rôle géoéconomique, où l’Italie passe d’une logique périphérique à une logique pivotale entre l’Europe centrale, la Méditerranée et les marchés émergents.

Cette dynamique est renforcée par une convergence politique inédite entre Berlin et Rome, incarnée par l’entente stratégique entre Giorgia Meloni et Friedrich Merz, qui dépasse la simple coopération diplomatique pour s’inscrire dans une véritable logique de convergence idéologique et programmatique sur les grands dossiers européens : gouvernance économique, politique industrielle, sécurité énergétique, contrôle migratoire et souveraineté stratégique.

Cette entente repose sur une vision commune de l’Europe comme espace de puissance et non uniquement comme marché, ce qui confère au couple italo-allemand une densité stratégique que le couple franco-allemand peine désormais à incarner. Là où l’axe Paris–Berlin était fondé sur un équilibre entre légitimité politique et puissance économique, l’axe Berlin–Rome repose sur une convergence de rationalités économiques et de visions géopolitiques, produisant une efficacité décisionnelle accrue.

Yassine El Yattioui
Dr Yassine El Yattioui. © DR

Ce basculement progressif ne signifie pas la disparition du couple franco-allemand, mais sa transformation en un acteur parmi d’autres dans un système européen devenu multipolaire, où la logique de duopole central cède la place à des configurations variables de coalitions stratégiques. L’UE entre ainsi dans une phase de recomposition interne, caractérisée par une pluralité de pôles d’influence et par une hiérarchisation plus fluide des centres de pouvoir, dans laquelle la capacité d’impulsion dépend moins de l’héritage historique que de la performance économique, de la stabilité politique et de la cohérence stratégique.

Le couple italo-allemand s’inscrit dans cette dynamique comme un nouveau socle fonctionnel, capable de structurer des compromis européens autour de priorités économiques concrètes, là où le couple franco-allemand apparaît de plus en plus comme un symbole historique affaibli par les contradictions internes françaises. Cette mutation reflète une transformation plus large de l’UE, qui passe d’un modèle de leadership historique à un modèle de leadership fonctionnel, fondé sur l’efficacité, la crédibilité économique et la capacité de projection stratégique. Elle traduit également une évolution de la nature même de la puissance en Europe : la centralité n’est plus déterminée par le poids symbolique ou diplomatique, mais par la capacité à produire de la stabilité, de la croissance et de la cohérence décisionnelle dans un environnement international marqué par l’incertitude, la compétition géoéconomique et la fragmentation des normes globales.

Dans ce contexte de recomposition européenne, le Maroc se trouve confronté à une équation stratégique majeure qui dépasse la seule question européenne : celle de la diversification de ses partenariats économiques et de la reconfiguration de ses dépendances structurelles. La dépendance historique du Maroc au marché de l’UE, bien que rationnelle sur le plan géographique et logistique, constitue désormais une vulnérabilité stratégique dans un système international de plus en plus instable et fragmenté.

La focalisation excessive sur l’axe France–Espagne, longtemps structurant pour l’économie marocaine, limite la capacité de projection du pays vers de nouveaux pôles de croissance. Dans cette perspective, le marché italien doit être pris beaucoup plus au sérieux par les acteurs économiques marocains, non seulement en raison du rebond économique de l’Italie, mais aussi en tant que plateforme stratégique vers l’Europe centrale et orientale, offrant des opportunités d’intégration dans de nouvelles chaînes de valeur industrielles et logistiques.

Toutefois, la diversification ne peut se limiter à un simple rééquilibrage intra-européen. Les marchés asiatiques, portés par des dynamiques de croissance structurelle, et le continent américain, encore largement sous-exploité par la diplomatie économique marocaine, constituent des espaces de projection stratégique majeurs. L’Asie offre des opportunités dans les secteurs industriels, technologiques et énergétiques, tandis que les Amériques, du Nord comme du Sud, représentent des marchés à fort potentiel en matière d’agro-industrie, d’énergies renouvelables, de logistique et de finance.

La dépendance excessive à l’UE expose le Maroc aux cycles économiques européens, à leurs crises sociales, leurs démographie en berne et à leurs recompositions politiques internes, ce qui renforce la nécessité d’une stratégie de diversification géoéconomique proactive, fondée sur une pluralisation des partenaires, une diplomatie économique offensive et une vision de long terme de l’insertion du Maroc dans les nouvelles dynamiques de l’économie mondiale. Dans un monde caractérisé par la multipolarité et la fragmentation des centres de puissance, la souveraineté économique ne se mesure plus à la profondeur d’un partenariat unique, mais à la capacité de diversification stratégique et à la flexibilité des alliances économiques, condition indispensable à toute projection durable de puissance et de stabilité.

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