Casablanca 2025: Botox, béton et nostalgie…

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eric le braz
Photo Stephanie Trouve.

Eric Le Braz est journaliste. Explorateur éditorial, il a exercé ses talents comme reporter, rédacteur en chef, éditorialiste, créateur de médias, consultant ou formateur en France et dans de nombreux pays : de Dakar à Tana, de Beyrouth à Kinshasa en passant par Casa. De 2009 à 2013, il a vécu à Casablanca où il a participé à la création de l’hebdomadaire Actuel… et du site H24info. Aujourd’hui, il anime un podcast (A la vie, à la mort) et chronique de temps à autre dans différents médias dont H24info. Il nous conte ici ses retrouvailles avec sa Ville blanche et les transformations qu’elle a subies depuis six ans qu’il l’a quittée.

“ J’avoue, en matière de villes, je suis polygame. Il y a plusieurs cités dans mon cœur. Je vis à Bordeaux, dans un écrin du 18e siècle. J’adore Paris, la quintessence du 19e siècle. Mais c’est une ville du 20e qui m’a longtemps fait tourner la tête: mi casa de amor es Casa.

Casa mon amour, je n’étais pas revenu depuis près d’un septennat alors que j’y ai vécu un quasi quinquennat, sous Sajid. La ville a mûri. Et moi aussi. Quand je suis parti, on m’appelait encore kbida. Maintenant, c’est plutôt hajj. Comme mes cheveux, Casablanca est de plus en plus blanche et porte enfin bien son nom. Tellement que la ville blanche éblouit les mirettes quand le soleil est au zénith. Le ravalement de façades est impressionnant. S’il y a toujours des dents creuses dans les rues, les immeubles du centre semblent avoir été détartrés au karcher.

Pour la première fois, l’extérieur biadoui semble être devenu aussi nickel chrome que les intérieurs. Mais face à tant de splendeur immaculée, j’ai la troublante impression de retrouver une ancienne maîtresse qui a rajeuni à coup de botox ou de bistouri, comme Ségolène Royal ou Rachida Dati. Alors d’accord, elle en met plein les yeux la Casa 2025.  C’est tellement propre par endroit qu’on se croirait à Rabat. Le parc de la Ligue arabe rénové est devenu un jardin à la française entretenu par des Suisses allemands. J’ose même plus y courir de peur de salir.

Alors, c’est beau oui. Mais on va quand même parler de ce qui fâche.

Car trop, c’est too much. C’était vraiment pas la peine de virer les kiosques et petits cafés qui ressemblaient à des mini guinguettes sur Moulay Youssef. Quand la rénovation vire à l’hygiénisme, c’est l’âme d’une ville qu’on passe au papier abrasif. J’ai même vu un nouveau panneau de signalisation pour interdire l’entrée de la ville aux carioles hippomobiles !

casa carioles

Attention, je n’attaque pas la modernisation, les aménagements en bord de mer dans le prolongement de la mosquée Hassan II avec les jeux pour enfants et les équipements sportifs comme sur la corniche de Dakar, c’est génial. Et quand j’ai vu que le concept se prolongeait jusqu’au Morroco Mall, je n’en croyais pas mes yeux, j’ai dit bravo… Jusqu’à ce que je découvre Sidi Abderamane.

Non mais, c’est quoi ce délire ? Il y avait un endroit magique à Casa qui semblait sorti d’un conte de fées, un mini Mont Saint-Michel, peuplé de sorcières et de jinns, d’une faune et d’une flore interlope. OK, c’était anarchique et foutraque. Mais putain, c’était vivant. Il ne reste presque plus rien, on croirait une administration américaine après le passage d’Elon Musk.  Et ce pont maousse pour un tout petit mausolée, c’est peu comme si on construisait une autoroute pour aller vers une plage privée.

“ Un jour, j’ai traversé Moussa Bnou Noussair et un SUV s’est arrêté pour me laisser passer. Comme à Munich ou Helsinki !”

Ah ben justement, on a construit une quatre voies pour retrouver les restos de plage de Dar Bouazza. Bon, je ne vais pas faire la fine bouche. C’était cauchemardesque de se taper des heures d’embouteillages pour aller siroter un rosé face à la mer. Et là je tire mon chapeau. Mais pas chapeau bas, car y il a toujours un gros truc à critiquer. Désolé, j’y peux rien, c’est dans ma nature de frankaoui. Quand je vois tout ce bétonnage de la côte qui rappelle grosso modo ce que l’Europe a (mal) fait il y quelques années et que je ne trouve plus un brin d’herbe ou presque, juste des constructions face à la mer (qui monte inexorablement), j’anticipe le pire à venir – et pas seulement des inondations à l’espagnole. Sans ligne ferroviaire pour amener tout ce beau monde en centre-ville, la loi de Say va s’appliquer à Dar Bouazza d’ici une petite dizaine d’années.

Si vous n’avez jamais entendu parler de la loi de Say (ou loi des débouchés) je vous résume:  l’offre crée la demande. Dans le cas des routes, l’augmentation de l’offre (nouvelles routes) crée une demande accrue (plus de trafic). Il y a des tas d’études qui ont corroboré la loi de Say adaptée à la circulation (voir note à la fin de cette passionnante chronique (1)). Donc rendez-vous dans dix ans.

En attendant, youpeeee, on a enfin désenclavé Sunny beach. Pas pour longtemps ? On me souffle dans l’oreillette que les paillotes de luxe seraient dans le viseur des autorités et qu’on a déjà failli les faire déguerpir. Car cette tornade blanche qui s’abat sur Casa est liée à l’organisation de la Coupe du monde et, d’ici 2030, on allait voir ce qu’on allait voir. Et on m’a aussi fait comprendre que je n’avais pas de leçons de françaoui à donner, que tous les Casablancais étaient super fiers de ce qui leur arrivait et que les comportements commençaient même à changer.

C’est vrai. Un jour, j’ai traversé Moussa Bnou Noussair et un SUV s’est arrêté pour me laisser passer. Comme à Munich ou Helsinki. Mais bon, c’était pas en période de tramdina. Et quand j’ai voulu me diriger vers le Maarif, j’ai à nouveau eu l’impression d’être une cible dans une sorte de space invader sur Zerktouni. Ah, ce croisement devant les twin avec ces gros passages zébrés: ce pourrait être aussi un spot aussi emblématique que le triangle de Shibuya quand les piétons traversent. Mais non, les bipèdes ont toujours l’impression d’être des cibles dans une autoroute urbaine tant qu’on n’aura pas mieux synchronisé ces hmirr de feux rouges.

“ La métamorphose de la ville, c’est la bande-annonce d’un XXIe siècle africain avec le Maroc dans les premiers rôles ”

OK ça va changer. On salue le nouveau code de la route qui va «sauver des milliers de vies» alors qu’il y a une quinzaine d’années tout le monde râlait contre le code de Karim Guellab «parce qu’ici, on n’est pas en Suède». Mais ça c’était avant. La Suède, c’est maintenant. Enfin, c’est en cours. Quand j’ai pris le tram pour aller visiter Casa Finance city (ce nom !), j’ai ressenti le changement. Déjà, c’est clean, tranquille et plein, mais pas du tout bondé comme la ligne 13 à Paris. Ensuite, y a une wifi inside. Et qui fonctionne ! Prends ça dans ta face RATP. Et je le confesse: l’arrivée à CFC est majestueuse.

casa finance city
La tour suppositoire à Casa Finance City (CFC), quartier d’affaires en devenir également surnommé le “Wall Street du Maroc”.

A vue de nez, ce nouveau quartier en jette plein la vue. C’est une skyline à échelle humaine entre Issy-les-Moulineaux et la mid town d’Atlanta. Mais en plus beau, avec de beaux gestes architecturaux (la tour suppositoire, la tour râpe à fromage…) qui rappellent que la tradition de Casa, c’est d’être un laboratoire de modernité urbaine.

Et j’ai beau pester contre les ravalements trop ostentatoires, Casa est bien plus belle que lorsque nous nous sommes connus. Elle est mieux que ça d’ailleurs. J’ai ressenti un autre sentiment étrange en regardant la ville comme dans un travelling depuis le tram à partir d’Abdelmoumen ; et aussi devant le nouveau bâtiment face à Casa Port qui ressemble à une tour de contrôle dans un spatioport ; et encore en longeant le nouveau front de mer dans le prolongement de la mosquée Hassan 2… La métamorphose de la ville, c’est la bande-annonce d’un XXIe siècle africain avec le Maroc dans les premiers rôles.

casa port
Un nouveau bâtiment face à Casa Port qui ressemble à une tour de contrôle dans un spatioport.

Je déambulais dans Casa pendant que l‘Europe se faisait humilier par une Amérique sous testostérone et alors que l’économie du vieux continent se faisait larguer par le reste du monde. Ça va pas fort là-haut et nos villes-musées sont à notre image : une mise impeccable, mais vaguement ennuyeuse, sans imagination ni folie, comme si nous affrontions notre décadence programmée sur la scène mondiale avec une fade dignité.

“ Casa ma belle, fais gaffe à ne pas importer les tics et les tocs des redneck du midwest ou des bobos londoniens ”

En regard, les métamorphoses de Casa, malgré tous les bémols déjà cités – et encore, je n’ai pas parlé du grand désastre du Grand Théâtre – bref, la Casa 2025 en jette plein la vue en respectant son ADN de ville novatrice. Il faut juste qu’elle n’oublie pas quelques traditions en s’engouffrant tête baissée dans une certaine modernité. L’importation des franchises qui enlaidissent la planète et des habitudes alimentaires qui obésifient la population mondiale ne sont pas le symptôme d’un bon système immunitaire.

Casa ma belle, fais gaffe à ne pas importer les tics et les tocs des redneck du midwest ou des bobos londoniens. C’est en gros ce que je me suis dit en dégustant un infâme petit-dej – c’était avant ramadan, hein ! – qui coûtait une blinde dans un nouvel établissement healthy de Gauthier où l’on vous sert des œufs brouillés lyophilisés avec du bacon à la place du khliî ! Et Casa bella, ne t’égare pas non plus en érigeant des bâtiments simili art déco ratés dans Lusitania tout en t’attaquant à la Notte ou à l’humble élégance de l’immeuble « La municipalité ».

Mais je succombe au paradoxe de la nostalgie : je regrette l’eau du bain avec le bébé, je pleure sur une ville déglinguée et cabossée comme une vie bien remplie. Mais le Casanegra destroy que j’ai connu était aussi celui des bidonvilles et des immeubles en ruines, des chiens errants et des sabreurs. Aujourd’hui les toutous sont en laisse (et, bon, transforment les trottoirs en crottoirs comme à Paris avant Hidalgo) et la ville semble beaucoup plus sécure (même si les mendiants sont plus nombreux).

Quand on a aimé une ville comme ça, elle vous marque pour la vie. As time goes by. On a apprivoisé la bête et son charme est moins sauvage. Mais avec son panache, ses excès et même son mauvais goût terriblement sexy, Casa a toujours la beauté d’un monstre.”

 

(1) « The Fundamental Law of Road Congestion: Evidence from US cities » par Gilles Duranton et Matthew A. Turner (American Economic Review, 2011) : Cette étude est souvent citée comme une preuve empirique solide de la demande induite. Les auteurs ont analysé les données de nombreuses villes américaines et ont constaté une forte corrélation entre l’offre de routes et le trafic automobile.

– « Induced Traffic Demand: Research Summary » par Transport for Quality of Life. Ce site regroupe de nombreuses études traitant de la demande induite. Il est un excellent point de départ pour approfondir ses recherches.

– Pour une étude en français, allez voir « Milieux innovateurs et ressources des nouvelles autororoutes» par Lamara Hadjou et Marie Noëlle Duque qui remet en doute les effets structurants de la construction des autoroutes

 

 

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