Chronique. Organisation de coopération de Shanghai: nouvelle architecture mondiale et opportunités pour le Maroc et l’Afrique

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Organisation de coopération de Shanghai-OCS
De gauche à droite, les dirigeants indien Narendra Modi, russe Vladimir Poutine et chinois Xi Jinping. ©DR

Le sommet de Tianjin, qui se déroule en ce moment, témoigne de l’importance grandissante importance croissante de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS): elle ne se limite plus à une plateforme régionale centrée sur la lutte contre les menaces sécuritaires dites des « trois fléaux » (terrorisme, séparatisme et extrémisme), mais tend désormais à se projeter comme une organisation aux ambitions mondiales, capable de structurer les équilibres économiques, énergétiques et stratégiques d’un espace eurasiatique en mutation rapide. Eclairage de Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé au think tank NejMaroc, spécialisé sur les questions de diplomatie, d’intelligence économique et de géopolitique.

L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), créée en 2001 sur les fondements du groupe de Shanghai qui réunissait initialement la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan, constitue aujourd’hui l’une des organisations régionales les plus significatives du XXIe siècle. Elle s’est progressivement élargie avec l’intégration de l’Inde et du Pakistan en 2017, puis de l’Iran en 2023, ce qui en fait une structure regroupant plus de 40 % de la population mondiale et représentant près d’un quart du PIB global. Le sommet de Tianjin, qui se déroule en ce moment, témoigne de cette importance croissante : il ne se limite plus à une plateforme régionale centrée sur la lutte contre les menaces sécuritaires dites des « trois fléaux » (terrorisme, séparatisme, extrémisme), mais tend désormais à se projeter comme une organisation aux ambitions mondiales, capable de structurer les équilibres économiques, énergétiques et stratégiques d’un espace eurasiatique en mutation rapide.

La portée de l’OCS s’explique d’abord par la centralité géopolitique de l’Eurasie, cette vaste région dont Halford Mackinder, dans sa théorie du Heartland, avait pressenti l’importance déterminante pour la maîtrise des équilibres mondiaux au début du XXème siècle. Selon lui, qui contrôle le Heartland domine l’« île mondiale » et détient, par conséquent, les clefs de la puissance globale. La zone d’intervention de l’OCS correspond précisément à ce noyau continental, s’étendant de la Sibérie à l’Asie centrale, de l’Inde au plateau iranien, avec en toile de fond la Chine, puissance mondiale émergente devenue la deuxième économie de la planète. Cette assise territoriale donne à l’organisation une légitimité géopolitique indéniable : elle réunit non seulement de grands États continentaux, mais aussi des puissances nucléaires et énergétiques dont les interactions déterminent une large part des dynamiques de sécurité et de développement mondial. Le sommet de Tianjin illustre cette vocation à consolider la multipolarité en offrant un forum alternatif aux institutions dominées par l’Occident, qu’il s’agisse de l’OTAN pour le volet sécuritaire ou du G7 pour les enjeux économiques.

Sur le plan de la sécurité, l’OCS s’est construite sur un principe de coopération étroite face aux menaces transnationales. Les attentats terroristes qui avaient frappé l’Asie centrale dans les années 1990, la crainte d’un débordement des conflits afghans, ainsi que les préoccupations liées au séparatisme dans les zones sensibles comme le Xinjiang ou le Cachemire ont contribué à forger une architecture sécuritaire centrée sur la coordination policière et militaire. Les exercices conjoints « mission de paix », organisés régulièrement, visent à renforcer l’interopérabilité des forces armées et à démontrer une capacité de réponse collective aux crises. Toutefois, la portée de l’OCS dépasse aujourd’hui le simple champ sécuritaire. L’accent mis lors du sommet de Tianjin sur la signature de 24 documents touchant à la sécurité, mais aussi à l’économie et aux échanges culturels, traduit la volonté de ses membres de consolider un espace de coopération globale. En d’autres termes, l’OCS aspire à devenir une organisation régionale intégrée, capable d’articuler des projets économiques ambitieux, de promouvoir des partenariats culturels et de renforcer la stabilité politique de ses membres.

Yassine El Yattioui
Yassine El Yattioui. ©DR

L’importance macroéconomique de l’OCS repose sur des réalités tangibles. L’organisation regroupe plusieurs des plus grands producteurs d’hydrocarbures au monde, à commencer par la Russie, le Kazakhstan et l’Iran, auxquels s’ajoute la demande énergétique colossale de la Chine et de l’Inde. Elle est traversée par des corridors stratégiques qui s’inscrivent dans l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la Soie, laquelle se matérialise par des investissements massifs dans les infrastructures ferroviaires, portuaires et énergétiques. Cette articulation entre les ressources énergétiques de l’Asie centrale et de la Russie et les marchés dynamiques de l’Asie du Sud et de l’Est confère à l’OCS une place centrale dans les flux commerciaux eurasiatiques. Le développement de mécanismes financiers propres, indépendants des circuits occidentaux, ainsi que la promotion des monnaies locales dans les échanges, renforcent également son rôle de catalyseur d’une mondialisation alternative. À ce titre, l’OCS constitue non seulement un espace de coopération, mais aussi un laboratoire d’expérimentation pour de nouvelles normes économiques et commerciales, adaptées aux ambitions des puissances émergentes.

L’aspect culturel et civilisationnel ne saurait être sous-estimé. Le sommet de Tianjin a ainsi mis en lumière des initiatives visant à développer les échanges universitaires, les programmes culturels et la mobilité des jeunes chercheurs, afin de tisser des liens durables entre les sociétés civiles des pays membres. Cette dimension est loin d’être marginale : elle contribue à asseoir l’OCS dans la durée, en créant des réseaux humains qui transcendent les élites politiques et militaires.

La pertinence géopolitique de l’OCS est renforcée par la dynamique de son élargissement. Le format « OCS Plus », mis en avant à Tianjin, illustre la volonté d’inclure un nombre croissant de partenaires, qu’il s’agisse d’États observateurs, de partenaires de dialogue ou de participants invités. C’est dans cette logique que l’Afrique a un rôle à jouer. En tant que continent au cœur des rivalités énergétiques, technologiques et commerciales, elle représente un prolongement naturel des ambitions eurasiatiques. De nombreux États africains manifestent un intérêt croissant pour diversifier leurs partenariats au-delà des canaux traditionnels de coopération avec l’Europe et les États-Unis. L’OCS, en tant que plateforme intercontinentale, pourrait offrir un cadre stratégique à ce repositionnement. Les convergences sont évidentes : lutte contre le terrorisme, sécurité alimentaire, développement des infrastructures, transition énergétique et intégration des marchés. Le Maroc, par exemple, en tant que puissance africaine charnière entre l’Europe, l’Afrique subsaharienne et le monde arabe, aurait toute sa place comme membre observateur ou partenaire privilégié de l’OCS. Sa politique africaine volontariste, sa stabilité institutionnelle et son rôle de hub économique régional font de lui un candidat crédible pour densifier la coopération avec cette organisation.

L’intérêt du Maroc et, plus largement, de l’Afrique pour l’OCS s’explique aussi par la logique du Heartland. Si l’Eurasie est, selon Mackinder, le pivot géopolitique de la puissance mondiale, l’Afrique constitue pour sa part une extension indispensable à la maîtrise de l’« île mondiale ». Dans un contexte de recomposition des équilibres internationaux, où la rivalité sino-américaine et la crise du multilatéralisme affaiblissent les institutions classiques comme l’ONU, le FMI ou la Banque mondiale, l’OCS offre une alternative crédible pour bâtir des ponts intercontinentaux. L’inclusion progressive d’acteurs africains permettrait de relier deux espaces géopolitiques stratégiques et de créer une synergie Sud-Sud renforcée. De ce point de vue, l’adhésion du Maroc en tant que partenaire, voire observateur, serait emblématique d’une Afrique décidée à participer activement aux nouvelles configurations multipolaires, plutôt que de les subir. Elle offrirait aussi à l’OCS une ouverture vers l’Atlantique et la Méditerranée, consolidant ainsi son influence mondiale.

Le sommet de Tianjin marque donc une étape majeure dans l’affirmation de l’OCS comme acteur central du système international. Par l’adoption de 24 documents couvrant la sécurité, l’économie et la culture, l’organisation démontre sa volonté de s’inscrire dans une logique intégrée et multidimensionnelle. Sa pertinence ne se limite pas à l’espace eurasiatique : elle aspire à devenir une plateforme de coopération transcontinentale, à même de redéfinir les règles de la mondialisation. L’Afrique, par son dynamisme démographique, ses besoins en infrastructures et sa richesse en ressources naturelles, apparaît comme un partenaire incontournable dans ce processus. L’intérêt du Maroc, pays situé au carrefour de plusieurs espaces stratégiques, illustre le potentiel de ce rapprochement. En s’appuyant sur la théorie du Heartland, on comprend que l’alliance entre l’Eurasie et l’Afrique pourrait bien constituer l’une des clefs de voûte de la géopolitique mondiale du XXIe siècle, en offrant une alternative structurante à l’ordre international hérité de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre froide.

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