Concilier francophonie historique et orientation de l’anglais pour l’avenir universitaire du Maroc

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Le Maroc se trouve aujourd’hui confronté à un défi de taille qui réside dans la conciliation entre son héritage francophone profondément ancré depuis la période du protectorat et la nécessité impérieuse de s’aligner sur la langue anglaise, devenue le principal vecteur des échanges scientifiques et technologiques à l’échelle mondiale. Quels en sont les enjeux et comment y parvenir? Éclairage de Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé au think tank NejMaroc, spécialisé sur les questions de diplomatie, d’intelligence économique et de géopolitique.

Dès les premières années du protectorat français, l’implantation du français avait pour objectif d’asseoir un modèle administratif et éducatif inspiré de l’Hexagone, instaurant une élite bilingue. Après l’indépendance, malgré l’aspiration à l’arabisation de l’enseignement et de l’administration, le français a conservé une place prédominante dans les domaines scientifiques et techniques, devenant pour les étudiant·e·s des universités marocaines une langue indispensable d’initiation aux savoirs modernes. Par exemple, l’étude de l’économie dans les universités marocaines est proposé uniquement en français. Toutefois, cette position dominante s’est progressivement heurtée à la montée en puissance de l’anglais dans la recherche universitaire et dans le monde de l’innovation.

L’instauration de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) à Benguerir puis à Rabat représente une manifestation emblématique de cette bascule : choisissant l’anglais comme langue principale d’enseignement et de publication, l’institution conjugue ambition de devenir un pôle de recherche d’excellence en Afrique et volonté de se placer dans les plus hauts classements internationaux, dominés par des universités anglo-saxonnes. Cette décision traduit une prise de conscience de l’état de la recherche académique au Maroc, qui accuse un retard marqué dans les indexations internationales et les publications à fort impact.

En effet, les classements mondiaux tels que le Times Higher Education ou le QS World University Rankings se fondent largement sur des critères de nombre d’articles indexés dans des revues internationales, de citations et de collaboration transfrontalière, des indicateurs où les établissements marocains peinent à émerger.

Or l’usage exclusif ou majoritaire du français pour la publication scientifique isole les chercheurs marocains d’une part importante de la communauté académique internationale, limitant la visibilité et l’influence de leurs travaux. Il en résulte une circulation des idées moins fluide, un moindre attractivité pour les étudiants et les partenaires étrangers, et, in fine, un déficit de reconnaissance institutionnelle qui peut freiner l’accès aux financements internationaux compétitifs et aux réseaux de recherche collaborative. L’histoire de l’évolution linguistique de l’enseignement supérieur au Maroc révèle pourtant que cette tension entre francophonie et anglicisation n’est pas nouvelle.

À la fin des années 1990 et au début des années 2000, les premières expériences d’introduction de modules en anglais ont vu le jour, notamment dans certaines écoles d’ingénieurs et grandes écoles privées, mais sans véritable cohérence d’ensemble. Le cadre réglementaire demeurait largement centré sur le français, reléguant l’anglais à un statut de langue étrangère enseignée en tant que simple outil de communication. Cette approche a perduré jusqu’à l’entrée en scène de nouveaux acteurs universitaires – publics et privés – qui ont saisi l’enjeu stratégique d’une orientation résolument anglophone, tant pour l’enseignement que pour la recherche.

Yassine El Yattioui
Yassine El Yattioui. ©DR

L’évolution technologique rapide, l’émergence de l’intelligence artificielle et l’économie verte ont accentué la demande pour une maîtrise opérationnelle de l’anglais chez les diplômés marocains, transformant progressivement la nature même de la formation universitaire. Pour les chercheur·e·s marocains, la reconnaissance internationale commence par la publication en anglais dans des revues classées Q1 ou Q2 selon le classement Scimago Journal Rank. Or, à ce jour, le nombre d’articles publiés par les universités marocaines dans ces revues reste très en deçà des moyennes observées dans plusieurs pays africains émergents.

Cette situation s’explique par plusieurs facteurs : l’insuffisance de formations linguistiques spécialisées pour les doctorant·e·s, la manque de soutien institutionnel à la traduction et à l’adaptation des travaux, et le corps enseignant universitaire qui privilégie trop souvent la quantité d’heures d’enseignement ou l’organisation d’événements au détriment de la production scientifique de haute visibilité. Le retard pris dans la constitution de bases de données nationales des publications et la difficulté d’accès aux services de relecture et de coaching en écriture académique en anglais viennent encore accentuer ce déficit. La revanche de cette réalité se manifeste dans les classements internationaux où seule une poignée d’établissements marocains figurent, généralement dans des positions modestes, attribuant au pays une image d’acteur secondaire dans la production de savoirs scientifiques.

Pour inverser cette tendance, le Maroc doit mettre en place une stratégie nationale de recherche et d’innovation qui intègre une transformation linguistique de fond : encourager la formation initiale et continue des enseignant·e·s-chercheur·e·s à la communication scientifique en anglais, subventionner les services de traduction et d’editing, et créer des incitations financières et académiques pour les publications dans les meilleures revues internationales. Parallèlement, il importe de conserver le français comme langue de travail pour certains domaines et d’en préserver la dimension culturelle, en faisant du plurilinguisme un avantage compétitif plutôt qu’une simple contrainte.

Ainsi, des programmes de double tutorat linguistique pourraient être institués, associant des spécialistes francophones et anglophones pour accompagner les doctorant·e·s dans la rédaction de leurs articles, s’appuyant sur des partenariats avec des universités étrangères prestigieuses. Les établissements publics et privés pourraient également développer des chaire de recherche cofinancées par des institutions francophones et anglophones, favorisant la co-publication et la co-organisation de colloques internationaux bilingues. Cette approche permettrait d’inscrire le Maroc dans un réseau global de savoirs, tout en valorisant sa spécificité culturelle et historique. Enfin, le rôle de l’État est déterminant pour orchestrer cette transition.

En concevant des politiques incitatives, en renforçant les liens avec l’Agence Universitaire de la Francophonie et avec les établissements anglo-saxons de renom, et en conditionnant, par exemple, certains financements publics à la publication d’au moins une partie des résultats de recherche en anglais, le gouvernement marocain peut impulser une dynamique durable. Une telle politique nécessitera une coordination entre les ministères de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de la Culture, ainsi qu’une concertation avec les universités, les centres de recherche et le secteur privé. Au-delà de la dimension linguistique, l’enjeu est plus large : il s’agit de redéfinir la place du savoir marocain dans l’écosystème international de la recherche afin de préparer les générations futures à relever des défis globaux et à occuper la scène mondiale avec confiance.

Dans un contexte où les jeunes marocains sont de plus en plus attirés par la culture anglo-saxonne, tant au plan médiatique que professionnel, il revient au système éducatif et aux responsables politiques de proposer une offre académique cohérente, robuste sur le plan linguistique et scientifiquement ambitieuse. C’est en misant sur un modèle de plurilinguisme maîtrisé, combinant l’arabe, le français et l’anglais, que le Maroc pourra former une élite de chercheurs et d’experts capables de naviguer avec aisance entre différentes sphères culturelles et scientifiques, tout en positionnant durablement le pays dans les classements internationaux et en renforçant son influence dans les grands débats de la recherche et de l’innovation.

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