Sport universitaire au Maroc : une urgence nationale, des priorités à définir

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la délégation marocaine au JO de Paris
La délégation aux Jeux olympiques de Paris. ©DR

Il devient nécessaire de généraliser, dans toutes les universités marocaines, publiques comme privées, des sections sportives intégrées au cursus universitaire. Cette dynamique doit aller au-delà de simples intentions ou d’événements ponctuels : elle nécessite une réforme structurelle profonde dans le but d’institutionnaliser la pratique sportive, de créer des élites dans de multiples disciplines, et de faire du campus un véritable incubateur de talents sportifs nationaux. Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé à NejMaroc, chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II, spécialisé sur les questions de diplomatie, d’intelligence économique et de géopolitique, décortique les enjeux de cette approche.

Le sport universitaire au Maroc demeure aujourd’hui en marge des grandes politiques publiques éducatives et sportives, alors même qu’il devrait constituer un levier central de développement, de rayonnement et de formation de la jeunesse nationale. Dans un pays où près de la moitié de la population est âgée de moins de 25 ans, il apparaît impératif d’ancrer durablement une politique volontariste et structurée en faveur du sport universitaire. Cette dynamique doit aller au-delà de simples intentions ou d’événements ponctuels : elle nécessite une réforme structurelle profonde du système universitaire, tant public que privé, dans le but d’institutionnaliser la pratique sportive, de créer des élites dans de multiples disciplines, et de faire du campus un véritable incubateur de talents sportifs nationaux.

Le modèle universitaire marocain, dans sa configuration actuelle, se caractérise par une absence quasi totale de dispositifs contraignants ou incitatifs pour encourager la pratique sportive de haut niveau au sein des établissements d’enseignement supérieur. Ce vide institutionnel se traduit par une marginalisation des sections sportives, souvent reléguées au rang d’activités périscolaires, sans vision stratégique ni reconnaissance académique réelle. Une telle situation contraste fortement avec les modèles adoptés dans plusieurs pays, notamment aux États-Unis, au Japon, en Corée du Sud ou encore en France, où le sport universitaire est érigé en pilier fondamental de la formation de la jeunesse et de la diplomatie sportive.

Aux États-Unis, le système universitaire constitue le principal vivier des athlètes professionnels. Les universités disposent d’équipes sportives intégrées dans des ligues structurées à l’échelle nationale, comme la NCAA (National Collegiate Athletic Association), avec des infrastructures de haut niveau, un encadrement professionnel, des bourses d’études pour les sportifs, et des partenariats institutionnels solides avec les fédérations sportives. Il n’est pas exagéré d’affirmer que les campus américains sont à la fois des centres de savoir, de performance et de rayonnement international. La France, pour sa part, a mis en place un dispositif appelé le « sport universitaire de haut niveau », qui permet à des étudiants-athlètes de concilier leurs études avec un parcours sportif exigeant, grâce à des aménagements pédagogiques, des conventions entre universités et fédérations, et des structures comme les Centres Universitaires de Formation et d’Entraînement (CUFE). Ces deux exemples, bien que différents dans leur philosophie, offrent des pistes concrètes d’inspiration pour le Maroc.

Il devient ainsi nécessaire de généraliser, dans toutes les universités marocaines, publiques comme privées, des sections sportives intégrées au cursus universitaire. Cela implique la création de filières sportives, l’inclusion d’heures de pratique physique obligatoire dans les maquettes pédagogiques, la mise à disposition d’infrastructures de qualité, et surtout, la valorisation institutionnelle de la performance sportive au même titre que la performance académique. La réussite sportive ne doit plus être considérée comme un obstacle à la réussite universitaire, mais comme un facteur de distinction, de mérite et d’excellence.

Par ailleurs, la diversification des disciplines sportives est cruciale. Le Maroc ne peut plus continuer à entretenir une dépendance quasi-exclusive vis-à-vis du football. Bien que ce sport bénéficie d’un engouement populaire considérable, il ne doit pas occulter la nécessité de redéployer les efforts vers d’autres disciplines stratégiques. Le pays possède une mémoire glorieuse en athlétisme, longtemps incarnée par des figures de renommée internationale comme Nawal El Moutawakil, Saïd Aouita, Hicham El Guerrouj ou, plus récemment, Soufiane El Bakkali. Il convient de restaurer cette tradition en identifiant, au sein des universités, de nouveaux talents en course de fond, demi-fond et sprint, en leur offrant un encadrement scientifique, technique et médical de haut niveau. Le retour de l’athlétisme marocain sur la scène mondiale passera par l’université.

Yassine El Yattioui
Yassine El Yattioui. ©DR

D’autres disciplines, encore sous-exploitées, méritent une attention particulière. Les sports de combat, par exemple, connaissent une popularité croissante au sein de la diaspora marocaine, notamment en France, en Belgique ou aux Pays-Bas. Le succès de nombreux binationaux dans les arts martiaux mixtes, la boxe ou le kick-boxing démontre que le potentiel existe. Il est urgent de créer des passerelles concrètes avec cette diaspora sportive, en nouant des accords avec les fédérations locales, en organisant des stages d’immersion et en facilitant la mobilité des entraîneurs et des experts vers le Maroc. Le pays pourrait ainsi devenir un pôle régional de formation dans les sports de combat, en lien avec le monde universitaire.

De même, les sports nautiques comme la natation, le surf, ou la voile, restent encore embryonnaires au Maroc, malgré un littoral de plus de 3500 kilomètres. Il est anormal que le pays ne soit pas représenté de manière significative dans ces disciplines aux grandes compétitions internationales. Là encore, l’université peut jouer un rôle de levier, en intégrant dans ses structures des clubs de natation et des sections surf dans les villes côtières. Le développement de ces sports offrirait non seulement de nouvelles opportunités sportives à la jeunesse marocaine, mais participerait également à la promotion touristique et écologique du territoire.

En outre, il serait pertinent d’encourager la pratique des sports collectifs sur sable, tels que le beach-volley ou le beach-soccer. Ces disciplines, qui exigent peu d’équipements coûteux et valorisent la technicité, la coordination et l’endurance, peuvent parfaitement s’inscrire dans la stratégie sportive nationale. Le Maroc, avec ses nombreuses plages et son climat favorable, pourrait devenir un acteur majeur de ces disciplines, à condition de développer une politique cohérente de détection et de formation à l’échelle universitaire.

Les résultats du Maroc aux Jeux Olympiques de Paris 2024 ont souligné, avec brutalité, les limites de l’approche actuelle. Deux médailles seulement, une en or obtenue par Soufiane El Bakkali et une de bronze remportée par l’équipe olympique de football, constituent un bilan décevant pour un pays aux ambitions internationales affirmées. Ce constat doit être analysé avec lucidité, sans tomber dans la dévalorisation, mais avec la volonté d’en faire un déclencheur. Le sport universitaire est probablement l’un des piliers oubliés de la performance olympique. L’absence d’un vivier structuré, formé, et soutenu dans le cadre académique prive le Maroc d’une génération de jeunes talents, souvent contraints d’abandonner leurs ambitions sportives pour se consacrer à des études qui n’intègrent pas la variable sportive.

Il est donc indispensable d’envisager la participation marocaine aux grandes échéances sportives internationales à venir comme des opportunités de structuration et d’apprentissage. Le Mondial 2026 de football, coorganisé par les États-Unis, le Canada et le Mexique, doit être envisagé comme un moment stratégique pour envoyer des délégations universitaires, institutionnelles et ministérielles afin d’observer, analyser et comprendre les dispositifs mis en place dans ces pays pour intégrer le sport dans les politiques éducatives. Il s’agira non seulement d’assister aux rencontres sportives, mais surtout de rencontrer les responsables des universités nord-américaines, de visiter leurs centres sportifs, de comprendre leurs modèles de gestion, leurs mécanismes de financement, et leur articulation avec les fédérations et les collectivités locales.

De même, les Jeux Olympiques de Los Angeles 2028 offrent une occasion inédite de procéder à un transfert de savoir-faire. Une délégation marocaine composée de membres du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Jeunesse et des Sports, de recteurs d’université, d’entraîneurs, de chercheurs en sciences du sport, et d’anciens athlètes devrait être constituée pour une mission d’étude approfondie. Ce voyage devra aboutir à la rédaction d’un carnet de priorités, un document stratégique fixant les grands axes de la réforme du sport universitaire au Maroc. Parmi ces priorités figureraient la création de ligues sportives universitaires à l’échelle nationale, l’instauration de bourses pour les étudiants sportifs, l’élaboration de conventions entre universités et fédérations, le développement de la recherche en sciences du sport, ainsi que la promotion des métiers du sport dans les filières de formation.

Enfin, au-delà des aspects strictement sportifs, il convient de rappeler que le développement du sport universitaire est aussi un enjeu de cohésion sociale, de diplomatie d’influence et de santé publique. Un étudiant engagé dans une pratique sportive régulière développe des qualités transversales telles que la discipline, le travail en équipe, la gestion du stress, et le sens de l’effort. Il devient ainsi un citoyen mieux préparé à relever les défis professionnels et personnels de la vie. Le sport universitaire contribue également à renforcer le sentiment d’appartenance à une communauté, à lutter contre le décrochage scolaire et à promouvoir une image positive de la jeunesse marocaine, tant au niveau national qu’international.

Ainsi, le Maroc dispose de tous les atouts pour devenir une nation sportive d’envergure : une jeunesse nombreuse et dynamique, un patrimoine historique en athlétisme, une diaspora performante dans les sports de combat, un littoral favorable aux sports nautiques, et une passion nationale pour les sports collectifs. Ce potentiel ne pourra toutefois être activé que si le pays engage une réforme ambitieuse du sport universitaire. Il est temps d’en faire une priorité nationale, en intégrant le sport dans les politiques éducatives, en valorisant la performance sportive au même titre que la performance académique, et en nouant des partenariats internationaux stratégiques. Le sport universitaire marocain doit devenir le creuset d’une génération d’ambassadeurs sportifs, porteurs des valeurs de dépassement de soi, de discipline et de rayonnement national.

À l’horizon de la prochaine décennie, le Maroc ne doit plus seulement rêver de médailles, mais construire les structures pérennes qui permettront à sa jeunesse de les conquérir.

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