Économie bleue: la mer, un trésor marocain sous-exploité

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Le Maroc possède un atout stratégique majeur avec ses 3.500 km de côtes, mais ce potentiel maritime est sous-exploité malgré les avancées portuaires. Pour transformer cette façade maritime en un moteur de développement inclusif, une approche holistique s’impose, intégrant la modernisation des secteurs économiques bleus, l’engagement des jeunes et une gouvernance renforcée. Eclairage de Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé au think tank NejMaroc. 

Le Maroc bénéficie d’un linéaire côtier d’environ 3.500 km, ouvert à la fois sur la Méditerranée et sur l’Atlantique, ce qui constitue une profondeur stratégique rare pour le Royaume. Cette configuration offre une plateforme géographique unique pour diversifier et renforcer les activités économiques maritimes, mais elle reste en grande partie sous-exploitée.

Les développements récents des infrastructures portuaires illustrent à la fois le dynamisme et les limites d’une croissance portée par quelques grands sites, tandis que d’autres segments de l’économie bleue – pêche, aquaculture, énergies marines, tourisme nautique, sports aquatiques – n’ont pas encore atteint leur maturité. Pour tirer pleinement parti de ces ressources, il conviendrait d’adopter une approche holistique visant à articuler la gouvernance, la formation, la recherche et l’innovation, la participation citoyenne et l’intégration des territoires.

Les grands ports marocains ont connu une progression significative au cours des deux dernières années. Tanger Med, qui gère désormais près de 9 millions d’EVP, a franchi la barre des 8 millions d’EVP en 2023, et les trafics de conteneurs, de passagers et de marchandises ont augmenté de plus de 13 % par rapport à l’année précédente. Toutefois, cette performance s’accompagne d’une saturation proche de 95 % de sa capacité nominale, ce qui limite les marges de croissance. Les investissements dans les extensions – chiffrés à plus de 650 millions d’euros – et la mise en service progressive de Nador West Med avec une capacité initiale de 3 millions d’EVP, devraient désengorger les grands hubs existants.

Dans ce contexte, il est crucial de penser ces infrastructures non comme des entités isolées mais comme les articulations d’un système logistique intégré, reliant par chemin de fer et routes rapides les axes industriels (automobile, agroalimentaire, textile) aux terminaux portuaires et aux zones franches. La consolidation de corridors Nord–Sud et Est–Ouest peut créer des économies d’agglomération, attirer des investissements étrangers et favoriser le développement régional, notamment dans les provinces nord-orientales et méridionales où les retombées économiques demeurent limitées.

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Yassine El Yattioui. DR

Au-delà des conteneurs, la pêche maritime et l’aquaculture offrent des perspectives de création de valeur et d’emplois non négligeables. Le secteur halieutique a généré un chiffre d’affaires estimé à 1,08 milliard de dollars en 2024, avec 1,336 million de tonnes de prises débarquées, tandis que les exportations ont atteint plus de 3,2 milliards de dollars en 2023. Malgré ces chiffres encourageants, la majeure partie des ressources maritimes est exportée sous forme brute, alors que seule une fraction fait l’objet de transformation locale à haute valeur ajoutée. Le développement de filières de transformation – filetage, fumage, conditionnement sous vide – pourrait multiplier la valeur ajoutée à l’export et créer des emplois qualifiés. Parallèlement, l’aquaculture peine encore à dépasser les quelques fermes existantes : la production aquacole représente moins de 10 % du tonnage total de la pêche, alors que l’optimisation des infrastructures, le transfert de technologies (systèmes de recirculation, hatcheries) et l’essor de la recherche en biotechnologie marine permettraient d’accroître durablement la productivité. La mise en place d’incubateurs technologiques au sein des universités côtières, en partenariat avec des instituts de recherche européens, favoriserait la valorisation des ressources génétiques marines et l’innovation dans le secteur.

La transition énergétique constitue une autre dimension majeure de l’économie bleue. Si le terminal méthanier de Nador illustre la diversification des approvisionnements en gaz, l’exploitation des énergies marines renouvelables reste embryonnaire. À l’horizon 2030, alors que le Maroc vise une capacité installée totale de 15 GW dont 13 GW d’énergies renouvelables, le potentiel de l’éolien offshore, des hydroliennes et de l’énergie des vagues mérite une attention accrue.

Lire aussi. Pêche maritime: La stratégie Halieutis conforte le leadership du Maroc dans le secteur (Journal espagnol)

Des évaluations préliminaires indiquent qu’une ferme pilote d’éoliennes flottantes pourrait générer plusieurs centaines de mégawatts, contribuant ainsi à la sécurité énergétique et à la réduction des émissions de CO₂. La création d’un cadre réglementaire clair pour l’implantation de fermes marines, associé à des mécanismes d’appel d’offres attractifs, pourrait attirer des consortiums internationaux et stimuler les investissements privés. Enfin, la valorisation de l’eau de mer à travers la dessalinisation, aujourd’hui assurée par neuf usines, doit être considérée dans une perspective de circularité, intégrant le captage d’énergie et la production d’hydrogène vert, afin d’optimiser la consommation énergétique et de répondre aux défis de la sécurité hydrique.

Le potentiel du tourisme nautique et des sports aquatiques est sans doute l’un des segments les plus sous-évalués. Si la filière touristique est en constante évolution, le segment côtier pourrait voir ses retombées doublées par une offre structurée. Les stations de surf de la côte atlantique, notamment Taghazout, Imsouane et Anchor Point, attirent déjà un public international, mais ces destinations restent dépendantes d’investissements hôteliers classiques. Un repositionnement vers un modèle mixte, intégrant des écoles de surf labellisées, des centres sportifs de haut niveau, des clinics de voile, de kayak et de planche à voile, permettrait d’allonger la saison touristique et de valoriser le capital naturel. L’organisation d’événements internationaux – championnats de surf, régates de voile légère, compétitions de kitesurf – renforcerait l’image du Maroc comme pôle sportif maritime de la Méditerranée et de l’Atlantique. La formation de cadres spécialisés via des cursus universitaires en tourisme nautique, en management des sports de mer et en écotourisme maritime favoriserait l’employabilité des générations futures et encouragerait l’émergence de start-ups proposant des services innovants (applications de monitoring des conditions marines, solutions de co-voiturage nautique, plateformes de réservation d’expéditions scientifiques).

L’engagement des jeunes constitue un levier essentiel pour assurer la durabilité et l’appropriation locale de ces potentialités. Déjà mobilisées autour de la protection des plages, de la sensibilisation à la biodiversité marine et de projets de sciences citoyennes (projets de collecte de microplastiques, suivi participatif des pêcheries), les associations jeunes pourraient être soutenues via des appels à projets régionaux et nationaux. L’instauration d’un programme de volontariat maritime, associant ONG, collectivités locales et universités, offrirait aux étudiants l’opportunité de s’impliquer dans la création de zones marines protégées, la gestion des réserves biologiques et la mise en place d’initiatives d’économie circulaire en milieu côtier. Ces expériences contribueraient non seulement à la préservation de l’environnement, mais aussi au développement de compétences transversales recherchées sur le marché du travail : gestion de projets, leadership collaboratif, maîtrise d’outils de suivi environnemental.

Sur le plan des politiques publiques, il apparaît indispensable de renforcer la cohérence entre les instruments législatifs déjà en place – la loi côtière, le schéma national de l’économie bleue, la stratégie Halieutis – et les objectifs de développement durable fixés par les agendas internationaux. Le renforcement des capacités des autorités régionales, via la création de comités de pilotage multipartites, permettrait d’adapter les plans de développement à l’échelle des Bassins de vie côtiers, en tenant compte des spécificités socio-économiques et écologiques de chaque territoire. L’introduction d’un système d’évaluation continue des politiques maritimes, reposant sur des indicateurs clairs (taux d’emploi, volume de transformation locale, surface de zones protégées, émissions CO₂ évitées), favoriserait la transparence et la responsabilisation des acteurs publics et privés. Par ailleurs, la coopération transfrontalière en Méditerranée, à travers des programmes Euro-Med, pourrait être intensifiée pour partager les bonnes pratiques en matière de gestion intégrée, de lutte contre la pollution et de développement d’infrastructures portuaires durables.

Au-delà des enjeux économiques, l’exploitation durable des façades maritimes suppose une vision stratégique liant la préservation des écosystèmes littoraux à la réduction des inégalités territoriales. Les zones les plus vulnérables – littoral méditerranéen et certaines parties de la côte atlantique sud – subissent déjà les effets de l’érosion, de la salinisation des nappes et de la pression urbaine croissante. L’adoption de plans de restauration des dunes, de mangroves et de prairies de posidonies contribuerait à renforcer la résilience des territoires face aux changements climatiques. Dans le même temps, la valorisation des savoir-faire et des cultures littorales (artisanat maritime, cuisine traditionnelle à base de produits de la mer, festivals culturels) renforcerait le lien social et la fierté locale, tout en attirant un tourisme culturel complémentaire.

La dimension financière mérite elle aussi une attention particulière. Les investissements nécessaires pour réaliser ces ambitions – modernisation portuaire, développement de la transformation halieutique, infrastructures énergétiques marines, équipements sportifs nautiques, programmes de formation – peuvent être structurés via des partenariats public-privé, des obligations vertes et bleues, ou des mécanismes de financement climatique. Le recours aux fonds de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement et des institutions européennes de financement permettrait de réduire les coûts de financement pour l’État tout en garantissant des normes élevées de durabilité. Enfin, l’implication d’organisations philanthropiques et de fonds d’impact social pourrait soutenir les initiatives associatives et citoyennes, créant ainsi un écosystème de l’économie bleue où coexistent acteurs publics, entreprises et société civile.

En définitive, le plein déploiement du potentiel maritime du Maroc exige une vision transversale, intégrant les dimensions économiques, environnementales, sociales et culturelles. Au-delà des performances portuaires spectaculaires, c’est la mise en cohérence des secteurs – pêche, aquaculture, énergies marines, tourisme nautique, sports aquatiques – et l’activation de l’ensemble des parties prenantes qui permettront de construire une économie bleue résiliente et inclusive. Dans ce cadre, l’engagement des jeunes, la formation de talents spécialisés, la coopération internationale et le renforcement de la gouvernance territoriale constituent les leviers majeurs pour transformer la façade maritime en véritable moteur de développement national et régional.

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