L’écrivaine franco-marocaine, Leïla Slimani, vient d’être nommée représentante pour la Francophonie par le président français,…
Leïla Slimani ausculte son rapport à la langue arabe dans « Assaut contre la frontière »
Publié le
Dans « Assaut contre la frontière », édité jeudi par Gallimard, Leïla Slimani interroge son rapport à la langue arabe, qu’elle déplore de ne pas parler, au point d’en « avoir honte » en tant que Franco-Marocaine « aux identités boiteuses ».
L’autrice de 44 ans, prix Goncourt en 2016 pour « Chanson douce », explique dans un entretien avoir commencé à parler l’arabe dialectal, la darija, « toute petite avec (sa) grand-mère, (sa) nounou, dans la rue » au Maroc, mais pas avec ses parents, des bourgeois francophiles.
« Ils ne me parlaient qu’en français. Et je les entendais peu discuter en arabe », affirme cette mère de deux enfants qui vit désormais à Lisbonne, où elle s’est mise au portugais.
Slimani découvre l’arabe classique en CP, car « c’était obligatoire », et poursuit jusqu’en terminale. Mais l’enseignement ne lui plaît pas: « On y allait un peu à reculons » et « j’avais l’impression d’une sorte de langue qui était étrangère ».
Et puis, à l’époque, « c’était très dévalorisé: à l’école française, les gens se moquaient des profs d’arabe », se remémore-t-elle. « Il y avait quelque chose de vraiment méchant, de condescendant à leur égard. Ils étaient beaucoup moins bien payés. Et donc, nous, les élèves, on les prenait moins au sérieux. »
Lire aussi. Leila Slimani déshabille la « honte » de la femme au Maroc (vidéo)
En arrivant à Paris, où elle est élève en classe préparatoire littéraire au lycée Fénelon puis à Sciences Po, elle est « obligée d’expliquer à des Français pourquoi (elle) ne parle pas l’arabe », ce qu’elle vit comme une « humiliation ».
« Parfois, je mens en leur disant que je parle très bien et ça me met dans des situations très inconfortables, parce qu’on commence à me demander de traduire des trucs, ce dont je suis incapable », raconte-t-elle.
« Mal à l’aise »
En même temps, « je me rends compte que les gens en France ont une vision très parcellaire, très caricaturale, à la fois de mon pays, de ces questions linguistiques, et je me sens très mal à l’aise vis-à-vis de ça », ajoute-t-elle.
C’est alors que la question de la langue se mêle à celle de son identité arabe, que jusqu’à présent elle ne s’était pas posée, car ses parents en « avaient une vision extrêmement ouverte, extrêmement plastique ».
« Quand j’arrive en France, je me retrouve dans une identité qui vient beaucoup plus des autres que de moi-même », analyse la romancière. « Ça m’amène à beaucoup de contradictions, de chagrins aussi parfois et un sentiment de solitude. »
Lire aussi. Leïla Slimani: «Je n’ai pas vendu mon âme aux Français»
Pour en sortir, elle se met à écrire car cela lui permet « de se détacher d’une identité qui (lui) serait assignée par les autres ». L’autrice de la trilogie « Le pays des autres » va plus loin: « Quand on écrit, on peut ajouter de la nuance, de la fêlure. Moi, mes identités, elles sont boiteuses, imparfaites, infirmes, pleines de maladresse. »
D’ailleurs, poursuit-elle, « je pense que beaucoup de gens, en France ou ailleurs, sont très insatisfaits de la manière dont on veut nous vendre l’identité: comme une sorte de fierté, de bandoulière héroïque qu’il faudrait qu’on porte en étendard, qu’il faudrait mériter, prouver constamment ».
Aujourd’hui, son rapport à l’arabe est « apaisé »: il lui arrive toujours d’avoir « honte » de ne pas le parler mais, avec ce livre, elle veut dire à ceux qui seraient dans sa situation que « rien n’est jamais perdu ». La preuve: ses enfants apprennent l’arabe, « avec un grand plaisir, en étant détachés de toutes ces pressions, de toutes ces connotations ».
