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Chronique. Centralisation sur Rabat, Casablanca et Tanger: un modèle à bout de souffle
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L’expression de « Maroc utile » et de « Maroc inutile », héritée d’une certaine vision coloniale relayée ensuite par des approches jacobines du développement, constitue un prisme qui continue de peser sur la perception et la gestion du territoire national. Elle oppose de manière artificielle un Maroc supposément dynamique et intégré dans la mondialisation, concentré autour des grands pôles urbains et portuaires, et un autre Maroc marginalisé, rural, enclavé et perçu comme périphérique. Or, cette lecture simpliste ne correspond ni aux réalités historiques, ni aux nécessités contemporaines d’un développement équilibré et inclusif. Les propos de Sa Majesté le Roi Mohammed VI lors du discours du Trône en juillet 2025, dénonçant « un Maroc à deux vitesses », rappellent l’urgence de dépasser cette fracture structurelle pour entrer dans une logique de régionalisation avancée, équitable et adaptée à la diversité territoriale du Royaume. Analyse de Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé à NejMaroc, chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II, spécialisé sur les questions de diplomatie, d’intelligence économique et de géopolitique.
La concentration du produit intérieur brut marocain sur l’axe Tanger-Rabat-Casablanca à hauteur de 60% en 2023, illustre de manière éclatante le déséquilibre spatial du développement. Cet axe a bénéficié de politiques publiques, d’investissements massifs, d’infrastructures modernes et d’une intégration privilégiée aux réseaux économiques internationaux. Les zones franches de Tanger, le développement de Tanger Med, le rôle diplomatique et administratif de Rabat, ainsi que l’immensité de Casablanca comme capitale économique du pays et hub financier continental, symbolisent ce Maroc dit « utile ». Pourtant, cette dynamique n’a pas été sans conséquences.
Tanger, malgré sa vitalité économique, perd progressivement son charme et son aura culturelle, victime d’un urbanisme mal maîtrisé, d’une densification excessive et d’une transformation qui dénature son identité historique. Rabat concentre toujours plus de pôles institutionnels, sanitaires, universitaires et événementiels, au détriment d’une répartition plus équitable sur l’ensemble du territoire. Casablanca, de son côté, peine à se réinventer malgré des projets structurants comme Casablanca Finance City ou le développement du port, et reste confrontée à de profondes problématiques sociales, urbaines et environnementales.
Cette hyperconcentration s’inscrit dans une logique jacobine qui trouve son origine dans des schémas de centralisation étatique hérités de la période post-indépendance. Elle reproduit une hiérarchie territoriale où l’État oriente prioritairement ses investissements et ses politiques publiques vers les régions déjà intégrées dans la mondialisation, considérant implicitement que le reste du pays ne constitue pas une priorité stratégique. Or, cette lecture ignore le potentiel considérable des autres régions, qu’il s’agisse des provinces du Sud, riches en ressources naturelles et en atouts énergétiques, des plaines agricoles de l’intérieur, essentielles pour la sécurité alimentaire, ou encore des zones montagneuses, qui pourraient devenir des pôles de développement durable et de tourisme vert. Réduire le Maroc à cet axe des trois grandes villes revient à négliger l’essence même d’un pays pluriel, dont la richesse repose sur la diversité géographique, culturelle et sociale.
Le discours royal de 2025 a souligné que cette fracture crée « un Maroc à deux vitesses » où coexistent d’un côté des zones métropolitaines connectées aux flux globaux et de l’autre des territoires marginalisés, en perte de vitalité démographique et économique. Le phénomène du vieillissement du monde rural en est une conséquence directe. L’exode des jeunes vers les grandes villes, attirés par l’offre d’emploi même précaires et les perspectives de mobilité sociale, accentue la désertification humaine des campagnes. Ce processus menace non seulement l’équilibre démographique, mais aussi la durabilité des systèmes agricoles, la préservation des savoir-faire locaux et la cohésion sociale. Si cette dynamique se poursuit, le Maroc court le risque de voir émerger une fracture irréversible entre une façade modernisée et des arrière-pays dépeuplés…
Pour dépasser cette logique du « Maroc utile et du Maroc inutile », il est impératif de repenser les fondements du développement territorial. La régionalisation avancée, inscrite dans la Constitution et promue par le Souverain, ne peut pas se limiter à un transfert administratif de compétences. Elle doit constituer une véritable révolution dans la gouvernance et dans la répartition des ressources. Cela suppose de donner aux régions les moyens financiers, institutionnels et humains de développer des stratégies adaptées à leurs spécificités. Chaque région doit être considérée comme un acteur à part entière du développement national, capable d’exprimer son potentiel dans le cadre d’une cohérence globale.
La santé, l’enseignement supérieur, le sport et l’événementiel sont des domaines particulièrement révélateurs de la centralisation actuelle. Les grands hôpitaux de référence se concentrent à Rabat ou à Casablanca, laissant des pans entiers du territoire dépendants de structures locales insuffisantes. Les universités et les centres de recherche de haut niveau sont très largement situés dans la capitale administrative ou économique, ce qui limite la démocratisation de l’accès à un enseignement supérieur de qualité. Le sport de haut niveau, qu’il s’agisse d’infrastructures ou d’événements internationaux, reste capté par les grandes villes, marginalisant les régions rurales ou périphériques pourtant riches en talents. Cette centralisation reproduit le cercle vicieux des inégalités territoriales : les régions qui disposent déjà d’infrastructures continuent d’attirer investissements et projets, tandis que les autres sont maintenues dans un rôle secondaire.

Une régionalisation juste et structurante suppose également une diversification de l’économie nationale. Tant que la richesse sera produite majoritairement par l’axe Tanger-Rabat-Casablanca, les inégalités persisteront. Il s’agit de valoriser les ressources propres à chaque région : l’agriculture durable et modernisée dans les plaines de l’intérieur, le tourisme culturel et naturel dans les zones montagneuses, les énergies renouvelables dans le Sud, la pêche et l’économie bleue, le long des côtes atlantiques et méditerranéennes. Une telle diversification permettrait non seulement de répartir la création de richesse, mais aussi de renforcer la résilience du Maroc face aux crises globales, qu’elles soient sanitaires, économiques ou climatiques.
La promotion du monde rural doit être au cœur de cette stratégie. Loin d’être un espace inutile, il représente une réserve vitale pour l’avenir du pays. Mais pour cela, il est nécessaire de mettre en place des politiques incitatives qui encouragent les jeunes à rester ou à revenir dans leurs régions d’origine. Cela passe par l’accès à des infrastructures de base dignes, par la formation et l’accompagnement entrepreneurial, et par l’intégration des territoires ruraux dans les chaînes de valeur nationales et internationales. La numérisation, les coopératives agricoles modernes, le développement de circuits courts et de filières bio peuvent offrir des perspectives attractives. Le monde rural ne doit plus être perçu comme un espace de départ, mais comme un espace d’avenir.
La gouvernance constitue l’autre pilier fondamental. Une régionalisation avancée ne peut fonctionner que si elle s’appuie sur une gouvernance équilibrée et transparente avec un système de santé mais aussi éducatif performant, équitable et accessible. Cela implique un transfert réel de compétences aux conseils régionaux, mais aussi un contrôle démocratique et une responsabilisation des acteurs locaux. Les élites régionales doivent être en mesure de porter des projets ambitieux et crédibles, tout en étant redevables devant leurs populations. La participation citoyenne par le biais d’associations structurants rassemblant des jeunes et des femmes, est également essentielle pour garantir que les politiques régionales répondent aux besoins réels et ne soient pas simplement le produit d’une reproduction des logiques centralisatrices à l’échelle locale.
Enfin, la réflexion sur « le Maroc utile et le Maroc inutile » doit être dépassée sur le plan symbolique. Elle traduit une hiérarchie implicite entre territoires qui est incompatible avec l’idée de nation unifiée et solidaire. Il ne peut y avoir de Maroc périphérique si l’on veut construire un Maroc pleinement intégré. La mise en valeur de la diversité territoriale doit devenir une force et non une faiblesse. C’est en assumant la pluralité des réalités locales que le Royaume pourra bâtir une trajectoire de développement durable et inclusive, en cohérence avec ses ambitions africaines et méditerranéennes.
La centralisation sur Rabat, Casablanca et Tanger a montré ses limites, tant sur le plan économique que social et culturel. La régionalisation avancée constitue l’outil privilégié pour construire un développement équilibré, fondé sur la justice territoriale, la diversification économique et la participation citoyenne. Il s’agit de transformer avec une véritable politique publique les centres urbains tout en dynamisant le monde rural en espace d’avenir, de redonner aux régions leur pleine capacité d’action et de replacer la pluralité territoriale au cœur de la vision nationale. C’est à ce prix que le Maroc pourra tourner définitivement la page d’une vision jacobine du développement, inadaptée à ses réalités, et se donner les moyens de devenir un modèle de cohésion territoriale et de modernité inclusive.
