Le passage au régime de change flottant est une opération supervisée directement par Bank Al…
Libéralisation du dirham: opportunité historique ou piège économique?
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Depuis 2018, la banque centrale marocaine a engagé un élargissement progressif de la bande de fluctuation du dirham. Objectifs: améliorer la compétitivité des exportations, diversifier les sources de financement extérieur et réduire la vulnérabilité du Royaume aux chocs asymétriques. Toutefois, la convertibilité totale ne peut être envisagée sans un préalable de maîtrise durable de l’inflation, conditionnée par un retour à un niveau proche de 2 %. Analyse de Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé à NejMaroc, chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II, spécialisé sur les questions de diplomatie, d’intelligence économique et de géopolitique.
Le projet de libéralisation du dirham marocain à l’horizon 2030 s’inscrit dans une perspective de transformation financière et d’intégration accrue aux marchés internationaux. Depuis 2018, Bank Al-Maghrib a engagé un élargissement progressif de la bande de fluctuation du dirham, passant de ± 2,5 % à ± 5 % en 2020, tout en renforçant les réserves de change à hauteur de près de six mois d’importations fin 2024. Ces décisions visaient à améliorer la compétitivité des exportations, à diversifier les sources de financement extérieur et à réduire la vulnérabilité du Royaume aux chocs asymétriques. Toutefois, la convertibilité totale ne peut être envisagée sans un préalable de maîtrise durable de l’inflation, conditionnée par un retour à un niveau proche de 2 %. Sans cette convergence, le risque d’anticipations inflationnistes défavorables et de dollarisation de précaution pourrait compromettre la stabilité macroéconomique.
La structure du tissu productif marocain, dominé à près de 90 % par des petites et moyennes entreprises (PME), rend d’autant plus cruciale une transition graduelle et bien encadrée. Ces acteurs économiques ne disposent pas systématiquement des instruments de couverture des risques de change, ce qui les expose directement aux variations des coûts d’importation de matières premières et de biens d’équipement. Une dépréciation rapide du dirham augmenterait leurs charges, réduirait leurs marges et risquerait d’entraîner des faillites en cascade, exacerbant le chômage et pesant sur la confiance des ménages. Il apparaît donc indispensable de développer un marché de produits dérivés de change accessible aux PME, de renforcer la formation et l’accompagnement des chefs d’entreprise, et d’instaurer une architecture de supervision macro‑prudentielle visant à limiter les expositions excessives.
L’étude de l’expérience turque dans les années 2021‑2024 constitue un contre‑exemple édifiant. La Turquie, sous la pression politique, a maintenu des taux d’intérêt artificiellement bas face à une inflation galopante dépassant 50 %, provoquant une dépréciation de la livre de plus de 90 % en deux ans. L’envolée des prix à la consommation a fragilisé le pouvoir d’achat des ménages, tandis que les réserves de change fondaient sous les interventions massives visant à soutenir la monnaie. Cette situation s’est soldée par une perte de confiance généralisée, des relèvements tardifs du taux directeur jusqu’à 50 % en mars 2024, et une crise bancaire latente, illustrant combien un régime flottant sans filet de sécurité institutionnel peut se transformer en processus auto‑entretenu de déséquilibre.
Trois enseignements majeurs peuvent être tirés de ce cas. D’une part, la maîtrise de l’inflation doit précéder toute ouverture complète du régime de change : sans stabilité des prix, les anticipations de dépréciation incitent les agents économiques à se dollariser, ce qui accroît la volatilité monétaire et la fragilité du système financier. D’autre part, la crédibilité institutionnelle dépend d’une banque centrale réellement indépendante et protégée des pressions politiciennes. Enfin, l’accompagnement par des réformes structurelles – assainissement budgétaire, renforcement du cadre juridique des affaires, développement d’un marché financier profond et transparent – est indispensable pour soutenir un régime de change plus flexible.

Sur le plan géopolitique, le Maroc jouit d’un positionnement plus favorable que la Turquie lors de sa crise. Les partenariats stratégiques noués avec l’Union européenne, les États‑Unis et les pays du Golfe ont permis au Royaume de diversifier ses sources de financements, de projets d’infrastructures et de coopération. Ces alliances offrent un coussin de confiance qui peut amortir les chocs externes et rassurer les investisseurs quant à la solidité du cadre économique et politique. À l’inverse, la Turquie s’est progressivement éloignée de ses alliés traditionnels, subissant en retour une moindre tolérance des marchés vis-à-vis de ses déséquilibres macroéconomiques, ce qui a accentué la chute de sa monnaie dès l’apparition des premières tensions.
D’un point de vue technique, la mise en place d’un régime flottant doit s’accompagner d’instruments robustes de gestion des risques. Le Maroc doit éviter les dérives observées en Turquie, où l’utilisation massive d’obligations « FX‑linked » a transféré sur l’État des passifs hors bilan considérables lorsque la monnaie est devenue volatile. À la place, le développement d’un marché obligataire en dirhams, l’émission de titres souverains en devises étrangères pour diversifier la base d’investisseurs, et la création de dérivés standardisés de change accessibles aux entreprises permettraient de répartir les risques sans alourdir les dépenses publiques.
La dimension sociale de cette transition revêt une importance cruciale. La classe moyenne marocaine reste fragile : selon les dernières estimations, elle représente environ 20 % de la population active et consacre près de 40 % de son budget aux dépenses alimentaires. Dans ce contexte, une dépréciation brutale du dirham risquerait de faire exploser le coût des produits importés – carburants, aliments de base, biens pharmaceutiques – et d’éroder le pouvoir d’achat des ménages. Une telle situation pourrait déclencher des mouvements de mécontentement social, comme on en a déjà observé lorsque les tensions sur le marché international de l’énergie ont provoqué des hausses de prix non anticipées. Pour prévenir ces risques, le gouvernement et la Banque centrale devront coordonner des mécanismes de stabilisation ciblés : fonds de soutien pour les produits essentiels, filets sociaux renforcés et ajustements rapides des taxes sur les carburants en fonction des variations monétaires.
Le secteur informel, qui emploie près de 30 % de la population active, serait également particulièrement exposé. L’absence d’accès aux produits financiers formels prive ces travailleurs de la possibilité de se couvrir contre les fluctuations monétaires, rendant leur revenu quotidien encore plus incertain. Il convient donc d’élargir l’inclusion financière en favorisant l’accès à des comptes bancaires de base, en soutenant la digitalisation des paiements et en encourageant la microfinance à développer des produits adaptés aux besoins de ce segment.
Le rôle de la diaspora marocaine résidant à l’étranger (MRE) est déterminant dans ce contexte. Les transferts des MRE constituant plus de 8 % du PIB et un pilier de la stabilité externe. Un dirham fluctuant pourrait moduler l’attractivité de ces transferts et de l’investissement des Marocains du monde : face à une incertitude accrue sur la valeur de la monnaie locale, certains pourraient reporter ou diversifier leurs envois de fonds vers des actifs déconnectés du dirham, réduisant ainsi le volume global des transferts. De plus, la capacité des MRE à financer des projets immobiliers ou entrepreneuriaux au Royaume dépend de la visibilité qu’ils ont sur les rendements futurs libellés en dirhams. Pour préserver et même renforcer ces flux, il faudrait développer des mécanismes de garantie de change, tels que des comptes rémunérés en devises étrangères accessibles directement depuis l’étranger, et promouvoir des véhicules d’investissement structurés permettant de sécuriser les intérêts des diaspora tout en soutenant le développement local.
Le risque de volatilité du dirham se combine donc à la responsabilité sociale des autorités. La modernisation du régime de change ne saurait se faire au détriment de la cohésion nationale et de la protection des plus vulnérables. Les réformes monétaires doivent se doubler de politiques distributives intelligentes et d’une communication transparente pour cultiver la confiance des citoyens. La Banque centrale, en s’appuyant sur un mandat clair de stabilité des prix, devra publier des prévisions régulières et expliciter les conditions d’intervention, tandis que le gouvernement devra garantir un filet de sécurité sociale réactif et ciblé.
Une convertibilité réussie ne se limite pas à un simple changement de statut du dirham : elle implique une gouvernance économique globale, articulant stabilité monétaire, discipline budgétaire, supervision financière renforcée et inclusion sociale. C’est ce continuum – où chaque pilier valide et sécurise l’autre – qui permettra au Maroc d’éviter les écueils documentés en Turquie et d’emprunter une trajectoire de croissance durable. La feuille de route vers 2030 doit comporter des jalons clairs : niveau d’inflation à atteindre, renforcement progressif de la flexibilité, développement d’outils de couverture, communication transparente et évaluation indépendante des progrès.
En définitive, la libéralisation du dirham peut apparaître comme une condition de maturité financière et une clef pour consolider l’ancrage du Maroc dans l’économie globale. Toutefois, elle ne se conjugue pas avec la précipitation ni l’idéologie monétaire pure : elle exige la rigueur d’une banque centrale indépendante, la force d’un cadre institutionnel résistant aux pressions, la profondeur d’un marché financier capable d’absorber les chocs, et la vigilance d’un gouvernement soucieux de préserver le pouvoir d’achat d’une classe moyenne encore fragile et de maintenir l’engagement de sa diaspora. Si ces conditions sont réunies, l’horizon 2030 pourrait marquer l’avènement d’un Maroc où le dirham flottant devient le reflet d’une politique économique cohérente et crédible, propice à la croissance inclusive et à la résilience face aux turbulences mondiales.
