Une nouvelle découverte scientifique a été faite au Maroc.
Chronique. Le Maroc en tête de l’Afrique industrielle: consécration ou début d’une nouvelle course à la puissance?
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L’accession du Maroc à la première place du classement africain de l’industrialisation en 2026 constitue un événement géoéconomique majeur qui dépasse largement la simple performance manufacturière. Pour la première fois depuis la création de l’indice continental, le Royaume a dépassé l’Afrique du Sud, longtemps considérée comme la référence industrielle du continent. Cette évolution doit être analysée à travers cinq dimensions complémentaires: la vision stratégique de l’État, la compétitivité logistique, l’intégration aux chaînes de valeur mondiales, la diplomatie économique africaine et la capacité d’anticipation des mutations industrielles mondiales. L’éclairage du Dr Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé à NejMaroc, chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II, spécialisé en relations internationales, diplomatie, intelligence économique et en géopolitique.
Entre 2005 et 2026, le Maroc a progressivement abandonné le modèle traditionnel des économies africaines reposant principalement sur les matières premières pour construire un modèle fondé sur la transformation industrielle et l’exportation à forte valeur ajoutée. Cette transition s’est matérialisée à travers plusieurs séquences stratégiques : Plan Émergence (2005), Pacte National pour l’Émergence Industrielle (2009), Plan d’Accélération Industrielle (2014-2020), puis nouvelle génération de politiques industrielles intégrant la souveraineté énergétique, la digitalisation et la transition verte. La continuité de ces orientations sur plus de vingt ans constitue probablement la principale différence avec plusieurs économies africaines dont les stratégies industrielles ont souvent été interrompues par des alternances politiques ou des contraintes budgétaires.
La performance marocaine repose également sur un fait rarement souligné : le Royaume est devenu l’un des rares États africains capables d’articuler simultanément politique industrielle, diplomatie économique offensive et politique d’infrastructures de grande ampleur. À ce titre, le complexe portuaire de Tanger Med constitue probablement l’infrastructure géoéconomique la plus stratégique du continent. Situé à moins de quinze kilomètres des côtes européennes, il permet au Maroc de se positionner au cœur des flux reliant l’Europe, l’Afrique, l’Amérique et le Moyen-Orient. Cette proximité réduit considérablement les coûts logistiques pour les industriels européens engagés dans des stratégies de nearshoring depuis la pandémie de Covid-19 et les perturbations observées sur les chaînes d’approvisionnement asiatiques.
La comparaison avec l’Afrique du Sud met en évidence une divergence structurelle de trajectoire. L’économie sud-africaine demeure plus importante en volume industriel global, mais elle souffre depuis plus d’une décennie de contraintes énergétiques chroniques, d’un ralentissement économique persistant et d’une baisse progressive de sa compétitivité. Les difficultés récurrentes d’Eskom (compagnie sud-africaine d’électricité), ont fortement affecté les coûts de production et l’attractivité industrielle du pays. En 2026, Pretoria tente d’ailleurs de repositionner sa stratégie automobile autour des batteries électriques et des minerais critiques afin de préserver sa compétitivité future.
L’Égypte constitue quant à elle un concurrent d’une nature différente. Avec plus de 110 millions d’habitants et le contrôle du canal de Suez, elle dispose d’atouts géostratégiques considérables. Cependant, l’économie égyptienne demeure davantage orientée vers la satisfaction d’un immense marché intérieur alors que le Maroc a fait le choix d’une spécialisation exportatrice. Cette différence est fondamentale. L’industrie marocaine s’est construite autour des exigences des marchés internationaux, ce qui a favorisé des gains de productivité, des certifications internationales et une intégration rapide dans les chaînes de valeur mondiales.
Le secteur automobile symbolise parfaitement cette réussite. En 2024, les exportations automobiles marocaines ont dépassé 157 milliards de dirhams, représentant près de 15 % des exportations nationales. En 2025, le Royaume a produit plus de 500 000 véhicules et représentait plus de 40 % de la production automobile africaine. En 2026, les exportations automobiles ont atteint 58,2 milliards de dirhams sur les quatre premiers mois de l’année, soit une progression de près de 18,6 %.
Cette dynamique s’appuie sur des acteurs industriels mondiaux tels que Renault, Stellantis, mais également sur plusieurs centaines d’équipementiers implantés dans les régions de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, Casablanca-Settat et Kénitra. Le véritable succès marocain ne réside pas uniquement dans l’assemblage de véhicules mais dans la montée progressive du taux d’intégration locale, permettant une création de valeur plus importante sur le territoire national.
L’aéronautique représente le deuxième pilier stratégique de cette transformation. Le Maroc accueille désormais environ 150 entreprises du secteur, employant près de 25 000 personnes. Les exportations aéronautiques ont atteint 26 milliards de dirhams en 2024. L’annonce en 2025 par le groupe Safran, d’un investissement de 200 millions d’euros pour une nouvelle ligne d’assemblage de moteurs Airbus constitue un indicateur particulièrement révélateur de la confiance des investisseurs internationaux dans la plateforme industrielle marocaine.
D’un point de vue géostratégique, le Maroc bénéficie également d’un avantage rarement observé dans les économies émergentes : la convergence entre son agenda diplomatique et ses objectifs industriels. Depuis une quinzaine d’années, les banques marocaines, les groupes de télécommunications, les compagnies d’assurances et les entreprises de BTP ont étendu leur présence dans une grande partie de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale. Cette diplomatie économique a progressivement créé des débouchés commerciaux pour les produits industriels marocains tout en renforçant la position du Royaume comme plateforme d’investissement continentale.
La montée en puissance de Casablanca Finance City participe de cette stratégie. Plus de 240 entreprises internationales y sont implantées, faisant de Casablanca l’un des principaux hubs financiers africains. Les investissements marocains en Afrique sont passés d’environ 100 millions de dollars en 2014 à près de 2,8 milliards de dollars en 2024. Cette projection économique continentale renforce indirectement la compétitivité industrielle nationale.
L’analyse géoéconomique montre également que le Maroc a particulièrement bien exploité les recompositions de la mondialisation post-2020. Les tensions sino-américaines, les perturbations logistiques liées au Covid-19, la guerre en Ukraine et les stratégies européennes de relocalisation partielle ont favorisé l’émergence de nouveaux pôles industriels de proximité. Grâce à sa stabilité politique, à son accès préférentiel au marché européen et à ses nombreux accords de libre-échange, le Royaume est devenu un bénéficiaire direct de ces transformations.
Toutefois, le leadership industriel marocain demeure fragile sur plusieurs dimensions. Le premier défi concerne l’innovation technologique. Malgré ses succès industriels, le Maroc reste principalement positionné sur les segments intermédiaires des chaînes de valeur. Les centres de recherche et développement demeurent encore largement contrôlés par des groupes étrangers. La prochaine étape devra consister à développer davantage de technologies nationales, de brevets et de capacités d’innovation autonome.
Le deuxième défi concerne les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle et les industries de souveraineté. Les futures hiérarchies industrielles mondiales seront déterminées non seulement par la capacité à produire mais surtout par la maîtrise des technologies critiques. Dans ce domaine, le Maroc accuse encore un retard significatif par rapport aux standards asiatiques ou européens.
Le troisième défi est énergétique. Malgré les avancées remarquables réalisées à travers les complexes solaires de Noor Ouarzazate et les investissements dans l’éolien, la dépendance énergétique demeure importante. La hausse des prix énergétiques observée en 2026 a contribué à l’augmentation du déficit commercial marocain. Le développement de l’hydrogène vert pourrait constituer une réponse stratégique majeure durant la décennie 2026-2035.
Le quatrième défi concerne le capital humain. Les ambitions industrielles marocaines nécessiteront plusieurs dizaines de milliers d’ingénieurs, techniciens spécialisés et chercheurs supplémentaires. L’objectif gouvernemental de former 10 000 nouveaux talents pour l’aéronautique d’ici 2030 illustre déjà cette nécessité tout en proposant un pacte social évitant une énième « fuite des cerveaux ».
Enfin, le défi le plus important est probablement continental. La mise en œuvre d’une Zone de libre-échange continentale africaine pourrait accélérer la concurrence industrielle entre les grands pôles africains. L’Égypte, le Nigeria, le Kenya, l’Éthiopie ou encore l’Afrique du Sud cherchent tous à renforcer leurs capacités manufacturières. Le Maroc ne pourra conserver son avance qu’en passant d’un statut de plateforme industrielle compétitive à celui de véritable puissance technologique africaine.
L’enjeu stratégique des dix prochaines années ne sera donc plus simplement de produire davantage que ses concurrents africains. Il sera de contrôler une part croissante de la conception, de l’innovation, du financement et de la gouvernance des chaînes de valeur industrielles. Le classement de 2026 marque ainsi moins l’aboutissement d’un cycle que le début d’une nouvelle phase de compétition où la bataille se jouera autour de l’intelligence artificielle, des technologies vertes, de la souveraineté numérique, des minerais critiques, de la logistique mondiale et de la capacité à structurer les futures chaînes de valeur africaines. C’est sur ce terrain que se jouera la pérennité du leadership industriel marocain à l’horizon 2035.
