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Maroc, Chine, Turquie: de la grandeur impériale à l’influence économique internationale
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Le Maroc, la Chine et la Turquie, héritiers de traditions impériales, se positionnent en «empires économiques» sur la scène africaine. Dans cette chronique, Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé au think tank NejMaroc, compare leurs stratégies d’influence respectives, mettant en lumière l’approche de coopération équilibrée du Maroc face aux modèles d’investissement massif chinois et d’influence holistique turc.
Le Maroc, la Chine et la Turquie, trois États dont l’influence contemporaine s’enracine dans un prestigieux héritage impérial, illustrent chacun à sa manière la transition d’anciens empires politiques vers des «empires économiques» d’influence globale.
Au Maroc, les dynasties almoravide, almohade et mérinide ont forgé une tradition diplomatique et commerciale reliant l’Europe, l’Afrique subsaharienne et le monde arabe, tradition que le royaume modernise aujourd’hui pour en faire un pivot de la coopération sud-sud. Selon le rapport 2024 du ministère marocain de l’Économie et des Finances, les exportations du Royaume en direction de l’Afrique ont augmenté de 18 % entre 2020 et 2024, atteignant 12 milliards de dollars, portées en particulier par les secteurs de l’agroalimentaire, de l’électroménager et des services bancaires. Le groupe Attijariwafa Bank, appuyé par l’Agence Marocaine de Coopération Internationale (AMCI), opère désormais dans 15 pays du continent, tandis que le Groupe Banque Centrale Populaire a doublé ses actifs africains depuis 2019.
Cette dynamique s’inscrit dans le cadre de la Vision Royale pour l’Afrique (2021–2025), dont le bilan semestriel publié par la Direction des Affaires Générales et de la Gouvernance Territoriale du ministère des Affaires étrangères souligne des partenariats signés pour plus de 8 milliards d’euros dans les infrastructures de transport, l’énergie renouvelable et l’agriculture intelligente en 2024.
Le projet de gazoduc Nigeria–Maroc, prévu pour acheminer 10 milliards de mètres cubes de gaz par an vers l’Europe via le Maroc à l’horizon 2030, symbolise cette ambition de hub énergétique, tel que détaillé dans le dernier rapport de l’Office National des Hydrocarbures et des Mines (ONHYM). Simultanément, la COPIM (Plateforme de Coopération Internationale pour le Développement Municipal) marocaine, en partenariat avec le Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD), accompagne depuis 2022 plus de 50 collectivités africaines dans la planification urbaine durable et la gouvernance locale, renforçant l’image d’un Maroc à l’avant-garde du développement.
En parallèle, la Chine réactive sa tradition impériale en cochant toutes les cases de la diplomatie économique : financement massif des infrastructures par l’Initiative la Ceinture et la Route (BRI), projets portuaires et ferroviaires grandeur nature, et soutien financier aux pays africains à travers le Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC). Lors du Sommet de Dakar en septembre 2024, Pékin a annoncé un plan de financement de 45 milliards d’euros sur trois ans, dont un volet de prêts concessionnels pour la construction de lignes à grande vitesse et de centrales hydrauliques.
Selon un rapport du ministère chinois du Commerce publié en novembre 2024, le commerce bilatéral sino-africain a atteint 166 milliards de dollars sur les douze derniers mois, soit une progression de 10 % par rapport à l’année précédente. Outre les projets d’infrastructure, la Chine multiplie également les actions de formation et de transfert de technologie par le biais de la Fondation pour l’Innovation Technologique Chine-Afrique, créée en 2020, qui a déjà formé 15 000 techniciens en 2024.

Néanmoins, le rapport 2024 de l’ONG Transparency International Afrique alerte sur les risques de dépendance financière et de dettes insoutenables, pointant des relations déséquilibrées où les entreprises chinoises importent majoritairement travailleurs et matériaux, avec un faible apport de valeur locale, et où le cadre de transparence budgétaire fait parfois défaut. La question de la militarisation de la présence chinoise est par ailleurs soulignée par l’Union africaine, qui note l’implantation d’au moins deux nouvelles bases logistiques navales à Djibouti et en République du Congo, posant la question de la pérennité de l’engagement civil et de la nature exacte des partenariats sécuritaires.
La Turquie, quant à elle, tire parti de structures étatiques rénovées pour projeter une puissance d’influence mixte, alliant économie, culture et soft power religieux. Depuis le lancement en 1998 de l’initiative africaine turque, soutenue par la Turkish Cooperation and Coordination Agency (TIKA), Ankara a vu ses échanges avec l’Afrique passer de 4 milliards de dollars en 2000 à 50 milliards en 2023, et atteindre 55 milliards selon les données provisoires du ministère turc du Commerce publiées en juin 2024, soit une croissance annuelle moyenne de 7%.
Cette hausse s’appuie sur des investissements dans la construction de routes, d’hôpitaux et de campus universitaires, dont l’université internationale turque d’Addis-Abeba, inaugurée en 2022. La Turquie mise également sur les chaînes de télévision et la diffusion de séries culturelles, relayées par la Turkish Radio and Television Corporation (TRT), pour renforcer son attractivité, tandis que la Diyanet, institution religieuse publique, finance des programmes de formation de cadres religieux dans plusieurs capitales africaines, consolidant ainsi des liens socioculturels sur le long terme. D’un point de vue stratégique, Ankara a inauguré en 2024 un premier projet pilote d’exploration pétrolière en Somalie, évalué à 5 milliards de dollars, et signé un protocole de coopération militaire pour la formation de forces spéciales éthiopiennes, selon le communiqué de l’état-major turc.
En comparant ces trois expériences, il apparaît que le Maroc a su conjuguer sa mémoire impériale avec une diplomatie de réseau souple et adaptée aux réalités africaines, fondée sur la réciprocité et la durabilité. La réouverture en 2021 de 20 ambassades en Afrique subsaharienne, décrétée par un rapport du ministère marocain des Affaires étrangères sur le redéploiement diplomatique, illustre la volonté de Rabat de maintenir un dialogue de proximité, contrairement aux approches plus verticales observées ailleurs.
Le Royaume a par ailleurs lancé en mars 2024, via l’Agence Nationale pour la Promotion de la Petite et Moyenne Entreprise (ANPME), un programme de soutien à la création conjointe d’entreprises maroco-africaines, subventionnant à hauteur de 30 % les projets innovants dans les énergies renouvelables et les technologies numériques, selon un bilan publié par l’Agence en décembre 2024.
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Enfin, la dimension soft power du Maroc ne se limite pas à la culture ; l’Université Internationale de Rabat (UIR), classée parmi les meilleures universités émergentes par l’UNESCO en 2024, accueille 3 500 étudiants internationaux, dont 1 200 Africains, et développe des partenariats de recherche sur la santé publique et l’agriculture résiliente avec l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) et la FAO. Un rapport conjoint de l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI) et de l’Organisation Islamique pour l’Éducation, les Sciences et la Culture (ISESCO) de septembre 2024 a salué le modèle marocain comme «un exemple de coopération interdisciplinaire et de mutualisation des compétences».
Ainsi, loin de se borner à un commerce d’infrastructures, le Maroc mise sur l’échange humain, la formation et la co-construction de projets, marquant une différence essentielle avec les modèles chinois et turc. Sur le plan des capacités industrielles, le Plan d’Accélération Industrielle 2021–2025, piloté par le ministère de l’Industrie, du Commerce et de l’Économie Verte et Numérique, prévoit la création de cinq zones industrielles dédiées aux exportations en Afrique, et a déjà attiré en 2024 plusieurs investissements de groupes européens et américains pour un montant total de 1,2 milliard de dollars.
En somme, tandis que la Chine use d’un déploiement massif de capitaux et que la Turquie joue la carte d’une influence holistique mêlant religion, culture et économie, le Maroc se distingue par une stratégie équilibrée, fondée sur la réciprocité, l’intégration régionale et une diplomatie de proximité. Ce positionnement, renforcé par des institutions nationales dynamiques et des partenariats multilatéraux reconnus par les organisations internationales, place le Royaume au cœur des recompositions géopolitiques et économiques du continent africain. En conjuguant sa mémoire historique et une vision contemporaine tournée vers la coopération durable, le Maroc incarne un « empire économique » d’influence qui se veut inclusif, partenarial et respectueux des souverainetés nationales, tout en contribuant activement à la stabilité et au développement de l’Afrique.
