Le Maroc va repasser à GMT+1 le dimanche 09 juin à 02H00. Ainsi, les Marocains…
Fin du GMT+1: derrière le consensus politique, deux visions économiques opposées
Publié le
Le retour du Maroc au l’heure GMT, décidé par le gouvernement après plusieurs années de GMT+1, continue de susciter le débat. Si Mehdi Fakir, économiste, et Youssef Guerraoui Filali, analyste économique et président du Centre marocain de gouvernance et de management (CMGM), s’accordent sur le caractère essentiellement politique de cette décision et sur son faible impact énergétique, ils divergent sur ses effets économiques.
Le débat sur le changement d’heure dépasse désormais la simple question du confort quotidien. Avec la récente décision du gouvernement de revenir à l’heure GMT, c’est toute une réflexion sur la compétitivité, l’attractivité et le positionnement international du Maroc qui refait surface.
À première vue, les analyses de Mehdi Fakir et de Youssef Guerraoui Filali semblent converger, tous deux reconnaissant que la décision ne repose pas principalement sur des considérations économiques. Pourtant, derrière ce constat partagé émergent deux points de vue diamétralement opposés sur le modèle de développement que devrait privilégier le Royaume.
Premier point de convergence: l’abandon de l’heure GMT+1 relève avant tout d’un arbitrage politique. Pour Mehdi Fakir, le constat est sans ambiguïté. «La décision de l’abandon du GMT+1 est une décision purement politique», affirme-t-il à H24Info, rappelant que le chef du gouvernement lui-même l’a justifiée par «les demandes et les doléances des citoyens». Selon lui, les considérations économiques et énergétiques «ont été reléguées au second rang» au profit d’un impératif de paix sociale, avec en filigrane les enjeux électoraux à venir.
Retour à GMT: décision stratégique et politique
Cet avis est partagé par Youssef Guerraoui Filali, qui y voit une «décision stratégique et politique». Mais le président du CMGM va plus loin, considérant qu’elle traduit un choix assumé de politique économique. Pour lui, il s’agit moins d’un renoncement que d’un signal adressé sur la capacité du Maroc à définir son propre rythme de développement.
Les deux économistes convergent également sur un deuxième point: les bénéfices énergétiques de l’heure GMT+1 sont restés modestes. Fakir rappelle que la seule évaluation officielle disponible, réalisée en 2019, faisait état d’une économie d’énergie de seulement 0,7%. Il souligne également que la ministre de la Transition énergétique a récemment reconnu la difficulté de mesurer précisément les gains réalisés.
Lire aussi. Le Maroc retournera définitivement à l’heure GMT le 20 septembre (gouvernement)
Même appréciation chez Guerraoui Filali, pour qui «l’impact énergétique est faible». Selon lui, les économies réalisées sur l’éclairage ont été largement compensées par d’autres usages, notamment la climatisation. «On est resté à peu près sur le même niveau de consommation», observe-t-il, estimant que le retour à l’heure GMT devrait aboutir à «un solde à zéro» sur le plan énergétique, d’autant que le développement du solaire, de l’éolien et du photovoltaïque réduit progressivement la dépendance aux énergies conventionnelles.
Autre point d’accord: le GMT+1 a généré des contraintes sociales réelles, en particulier durant l’hiver. Les réveils avant le lever du soleil ont pesé sur les élèves, les travailleurs et de nombreuses familles, affectant le sommeil et le rythme de vie. Un constat qui explique, selon nos experts, pourquoi le débat a progressivement quitté le terrain économique pour devenir un sujet de société.
L’attractivité économique, principal point de rupture
Là où les avis de nos deux interlocuteurs se séparent, c’est sur les conséquences économiques du retour au GMT. En effet, Mehdi Fakir conçoit que le GMT+1 constituait un véritable avantage compétitif pour le Maroc. L’alignement horaire avec les principaux partenaires européens renforçait, selon lui, l’attractivité du Royaume dans plusieurs secteurs stratégiques.
Il cite en premier lieu l’offshoring, où «le GMT+1 était positif pour l’économie» grâce à la synchronisation avec les donneurs d’ordre français et européens. Les plateformes de services installées notamment à Casablanca bénéficiaient ainsi d’un environnement plus favorable pour leurs activités.
L’économiste étend ce raisonnement au tourisme, en particulier au segment du city break. Pour un visiteur européen souhaitant passer un week-end au Maroc, «une heure, ça compte», soutient-il, arguant que l’alignement horaire facilite les déplacements de courte durée. Il défend, de même, que les infrastructures portuaires, notamment les nouveaux projets tournés vers les échanges euro-méditerranéens, profitaient également de cette synchronisation horaire avec le Vieux continent.
Toutefois, le véritable problème réside ailleurs, selon Fakir, qui regrette surtout l’absence d’une démonstration économique solide de la part des pouvoirs publics. «Le gouvernement a mal expliqué à l’opinion publique les bienfaits de cette heure supplémentaire», explique-t-il. Ce déficit de pédagogie aurait laissé place à des interprétations parfois excessives, attribuant au GMT+1 des effets qu’il juge insuffisamment démontrés, allant de la baisse du rendement scolaire à la dégradation de la santé mentale.
Une opportunité d’ouverture et de productivité
Youssef Guerraoui Filali adopte une lecture sensiblement différente. S’il reconnaît que le GMT+1 favorisait les relations avec les partenaires européens, notamment dans les centres d’appel et les activités de sous-traitance, il considère toutefois que cette logique correspond à une vision désormais trop étroite de la compétitivité marocaine.
«Le Maroc doit s’ouvrir sur l’Asie, sur l’Amérique et sur d’autres continents», plaide-t-il, estimant que la dépendance économique à l’égard de l’Union européenne doit progressivement être réduite. Pour lui, le décalage horaire avec les marchés asiatiques n’est pas un frein majeur, les entreprises étant déjà habituées à fonctionner avec ces contraintes.
Dès lors, il attribue à ce retour une portée symbolique: «Le retour au GMT confirme la nouvelle position stratégique du Maroc comme un pays indépendant, capable de travailler avec tous les continents.» Cette évolution accompagnerait, selon lui, la diversification des partenariats économiques du Royaume vers l’Afrique, l’Asie, les Amériques ou encore le Moyen-Orient.
Lire aussi. Enquête: comment les Marocains accueillent-ils le retour à l’heure GMT?
Sur le plan social, Youssef Guerraoui Filali estime par ailleurs que cette décision pourrait produire des effets positifs sur le capital humain. Une meilleure qualité du sommeil et un rythme de vie plus stable devraient, selon lui, profiter aux ménages, aux élèves comme aux travailleurs, avec des répercussions indirectes sur la productivité.
Au final, les analyses de Mehdi Fakir et de Youssef Guerraoui Filali illustrent deux approches complémentaires de la compétitivité marocaine. Tous deux reconnaissent que la décision de revenir au GMT est avant tout politique et que son impact énergétique demeure limité. En revanche, leurs lectures diffèrent quant à la trajectoire économique du Royaume. Là où l’un défend les avantages d’un alignement renforcé avec le principal partenaire commercial du Maroc, l’autre voit l’occasion d’accélérer la diversification géographique des échanges et d’affirmer une plus grande autonomie stratégique.
Comme on peut nettement le percevoir, bien au-delà de la question de l’heure légale, c’est un choix beaucoup plus profond qui est en débat: celui du modèle d’insertion internationale que le Maroc entend privilégier dans les années à venir.
