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Sahara marocain: la Russie dans le nouveau rôle de médiateur
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La Russie se positionne désormais comme médiateur dans le conflit du Sahara, tout en critiquant le monopole des États-Unis sur le dossier. Sergueï Lavrov annonce son soutien au Maroc, favorisant une solution politique négociée. S’agit-il d’un véritable changement de paradigme ou d’une simple redistribution des cartes de la diplomatie russe vis-à-vis du Maroc et de la région dans un contexte géopolitique global ?
Le 14 janvier à Moscou, Sergueï Lavrov a mis en avant la volonté de la Russie de soutenir le Maroc dans la résolution des défis auxquels il fait face, y compris en matière de politique étrangère.
Tout en rappelant l’organisation, à Marrakech en décembre 2023, du Forum de coopération russo-arabe, Lavrov a souligné que les diplomaties des deux pays avaient «de bons plans», précisant que la Russie «aide les Marocains à résoudre les défis qui préoccupent le ministère des Affaires étrangères», en particulier la question du «Sahara occidental».
Dans une évolution importante, Lavrov a insisté sur le fait qu’il fallait «se laisser guider par les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU».
Cette «avancée majeure», selon le politologue Abdelfattah El Fatihi, a été annoncée lors de la conférence traditionnelle de présentation des résultats de la diplomatie russe pour 2024, qui trace également la feuille de route pour l’exercice suivant.
Un pas significatif
Le directeur du Centre Sahara et Afrique pour les études stratégiques observe que «la position russe, autrefois alignée avec l’Algérie, semble désormais s’harmoniser avec l’orientation générale du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale des Nations Unies».
«À présent, la position russe va dans le sens du renforcement de la coopération avec le Maroc en tant que pays ami, et en particulier en tant que porte d’entrée de l’Afrique, cruciale pour le renforcement des relations économiques russo-africaines», analyse l’expert.
Lorsque le ministre russe déclare que la Russie aide le Maroc, cela signifie en filigrane que «la Russie n’est plus concernée par la solution du référendum, mais plutôt par une solution politique concertée», détaille l’expert des questions du Sahel et du Sahara.
Du point de vue du politologue, la Russie pourrait, à travers ce positionnement, gagner en influence dans la région en se montrant proactive dans la recherche de solutions diplomatiques, et aussi disposer de cartes face au rival américain.
Redistribution des cartes ?
«La Russie ne cherche qu’à avoir son mot à dire, plutôt que de laisser les États-Unis monopoliser le dossier. Aujourd’hui, lorsque la Russie refuse la monopolisation de la solution par les États-Unis, cela introduit la question dans des conflits plus larges entre Américains et Russes», commente le politologue. Ce dernier avise qu’il pourrait y avoir dans cette prise de position de Lavrov une sorte d’anticipation des actions de Donald Trump par rapport à ses promesses avant les élections, notamment en ce qui concerne le conflit ukrainien et d’autres questions bilatérales.
Bien qu’il se réjouisse du fait que «la Russie ne s’oppose plus à une solution politique au conflit, basée sur l’initiative d’autonomie, comme l’exige le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov en appelant à un accord mutuel entre les deux parties», le politologue estime que Lavrov ne cache pas que la Russie «utilise la question du Sahara comme un atout dans son conflit avec les États-Unis, s’opposant à la vision unilatérale de la solution imposée par Washington sans parvenir à un accord».
« Retour de l’impérialisme américain ! »
Le Chef de la diplomatie russe a en effet évoqué la question du Sahara dans le sillage de sa critique du retour de «l’impérialisme américain».
«L’administration américaine de Donald Trump (lors de son entrée à la Maison Blanche) a simplement décrété que le Sahara occidental était marocain. Maintenant, nous parlons du Groenland et du canal de Panama», a-t-il dit.
«Bien entendu, régler de telles questions de manière unilatérale signifie créer une tempête qui éclatera sans aucun doute à nouveau après un certain temps», a averti le diplomate en réponse à une question des scientifiques de Saint-Pétersbourg sur les relations russo-marocaines, dans laquelle ces derniers ont décrit le Maroc comme «la porte d’entrée vers l’Afrique».
Expliquant la vision de la Fédération des relations entre la Russie et le Maroc, ce vieux routier de la diplomatie a souligné que «des accords communément acceptables doivent être recherchés».
Accord mutuel
«Nous savons à quel point cela est important pour le Maroc. Nous essaierons de vous fournir toutes sortes d’assistance. Cependant, vous ne pouvez résoudre le problème que sur la base d’un consentement mutuel et ne pas imposer quelque chose à l’une des parties», a-t-il soutenu.
Abstraction faite de la rivalité russo-américaine et des grands enjeux de la géopolitique mondiale, El Fatihi met en exergue que la diplomatie marocaine, qui semble compter sur une meilleure position de la Russie, sort gagnante, étant donné que celle-ci soutiendrait désormais une solution politique, laissant derrière elle les anciennes approches.
Ce changement de paradigme, selon l’analyste, est le fruit de ce qui a été accompli par le Roi Mohammed VI depuis sa visite en Russie en 2015 et des accords de coopération commerciale et maritime, notamment l’accord de pêche qui inclut les provinces du Sud, paraphé entre les deux pays.
Des opportunités et des choix
De son côté, le politologue Driss Lagrini souligne que «la Russie d’aujourd’hui est consciente des opportunités qu’offre un partenariat avancé avec le Maroc, notamment en tant que porte d’entrée pour renforcer ses relations avec un espace africain stratégique, d’autant plus qu’on assiste à un engouement mondial pour l’Afrique de la part d’autres puissances comme les États-Unis, la France et la Chine».
S’attardant sur les raisons de ce changement progressif de position, Lagrini estime que «les positions russes ont été façonnées à l’aune des décisions du Conseil de sécurité qui ont évolué, au point que les grandes puissances, y compris la Chine et la Russie, ont abandonné la thèse selon laquelle la solution du conflit était liée à un référendum, depuis que le Maroc a présenté son plan d’autonomie avancée pour les régions du Sahara en 2007».
«Depuis ce temps, le Conseil de sécurité parle d’une solution politique négociée, du rôle de l’Algérie dans le conflit, de la stabilité dans la région et du sérieux de la proposition marocaine», explique le professeur en Droit international et Relations internationales à l’Université Cadi Ayyad de Marrakech.
«Solution négociée», la voie privilégiée
Constatant l’évolution de la position russe vers une solution politique négociée, Lagrini met en lumière l’entêtement russe à ne pas faire référence au plan d’autonomie, qui reste, affirme-t-il, «basé sur la négociation» et cherche à «équilibrer les différentes revendications et les différents choix, à savoir l’indépendance ou l’unité sous souveraineté marocaine».
Dans cette veine, il explique que la Russie pourrait se retrouver dans une position délicate si ses actions nuisaient à ses relations avec des acteurs comme la France ou les États-Unis.
«Si la position russe continue de négliger l’ampleur des développements dans les relations maroco-russes, ainsi que le dynamisme du plan d’autonomie et les décisions du Conseil de sécurité depuis 2007, la Russie risque l’isolement international sur ce sujet, étant donné l’importance croissante du dossier saharien», averti le directeur du Laboratoire des Études Constitutionnelles et d’Analyse des Crises et des Politiques(LECACP).
Rejet des choix indépendantistes
Dans son analyse des projections possibles à la lumière des récentes déclarations de Lavrov, le professeur universitaire estime qu’une position russe en faveur du Maroc paraît désormais évidente.
«Surtout lorsque l’on constate un large refus des choix indépendantistes. Des pays comme la Chine et la Russie ne peuvent pas encourager la thèse indépendantiste, étant eux-mêmes confrontés à des problématiques de séparatisme», explique-t-il, rappelant que la Russie a souffert, depuis les années 1990, des mouvements séparatistes dans certaines des 21 républiques de la Fédération, comme en Tchétchénie.
Effet papillon
Il souligne également l’effet papillon créé par la reconnaissance de la marocanité du Sahara par Donald Trump fin 2020. «D’un autre côté, l’appui américain au plan d’autonomie, ainsi que celui de la France, membre permanent du Conseil de sécurité, renforce cette positio », ajoute-t-il. «Il en va de même pour la Grande-Bretagne, qui se rapproche de plus en plus d’une position favorable à l’intégrité territoriale du Maroc».
Ces facteurs, entre autres, nous poussent à ne pas être pessimistes quant à la position russe, surtout que la Fédération de Russie nourrit l’ambition de renforcer ses relations avec l’Afrique, relève le politologue.
La clé de la coopération tripartite
Ces fruits et bien d’autres constituent le fruit d’une diplomatie royale basée, entre autres, sur la diversification des partenaires stratégiques du Royaume et la concrétisation du concept de la coopération tripartite avec ses différents partenaires, notamment les membres du club du Sahara.
Tout comme la France, dont la responsabilité dans le dossier n’est plus à prouver, et qui, après un bras de fer de plusieurs années, est venue faire du rattrapage sur le dossier, la Russie cherche désormais «à maintenir sa position dans toute proposition de solution, se considérant comme un acteur clé dans le groupe des amis du Sahara (les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, à l’exception de la Chine, avec l’ajout de l’Espagne)», conclut El Fatihi.
