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Maladie mentale et criminalité: des liens invisibles décryptés par Dr. Imane Kendili, psychiatre
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Récemment, plusieurs incidents impliquant des personnes souffrant de troubles mentaux ont profondément marqué l’actualité. L’un des plus choquants a été le meurtre de Ben Ahmed, qui a secoué le Maroc. Parallèlement, d’autres actes de violence liés à ces personnes ont suscité la panique.
La recrudescence de tels événements est de plus en plus préoccupante, en particulier lorsque des individus gravement malades, en situation de précarité (« clochardisés »), affichant des comportements agressifs et incohérents, errent dans les rues sans aucune prise en charge ni surveillance, menaçant ainsi la sécurité publique.
Face à cette réalité grandissante, H24info a sollicité l’expertise du Dr. Imane Kendili, psychiatre et addictologue. Elle a analysé l’incident de Ben Ahmed et s’est penchée sur l’état psychique du tueur afin d’éclairer les enjeux liés à l’absence de suivi des patients psychiatriques et l’atrocité du crime commis.
«On le décrit comme un commerçant discret, un homme taciturne, souvent muré dans ses silences. Puis il y a eu l’horreur. Une mosquée, un sac, des morceaux de corps, un foie grillé. Le Maroc découvre stupéfait que le tueur de Ben Ahmed n’est ni un monstre, ni un terroriste. Il est malade. Profondément. Irrémédiablement. Et nous l’avons laissé seul avec sa folie», indique Dr. Kendili.
Pour la psychiatre, ce n’est pas un crime ordinaire, mais plutôt un effondrement psychiatrique devenu meurtre. Il représente l’expression brute d’un esprit où la réalité n’a plus de place, un miroir tendu à notre propre ignorance. «En tant que psychiatre, ce qui me glace, ce n’est pas seulement l’acte lui-même. C’est le vide qui l’entoure. Car les signes étaient là, visibles, répétés, mais ignorés.» En effet, le tueur (Saïd) avait été hospitalisé à Berrechid et était connu pour ses troubles mentaux. Mais à sa sortie, aucun suivi psychiatrique de proximité ne lui a été assuré. Aucun psychiatre référent, pas d’infirmier de secteur, ni de soutien à la famille, déplore Dr. Kendili.
«Et ce n’est pas une erreur individuelle, mais une défaillance structurelle. Aujourd’hui, au Maroc, un patient peut sortir d’un hôpital psychiatrique sans traitement, sans relais, sans filets. Il ne reste que l’oubli, la honte, la solitude, jusqu’à ce que quelque chose, ou quelqu’un, casse», ajoute la psychiatre.
La schizophrénie: une guerre intérieure
Dr. Imane Kendili explique que la schizophrénie est une maladie invisible, mais dévastatrice. Elle altère ce que l’humain a de plus précieux: sa capacité à percevoir la réalité. Ce n’est ni une double personnalité ni un simple trouble de l’humeur. C’est une rupture radicale du lien avec la réalité partagée. «Chez les patients atteints de schizophrénie paranoïde, comme cela semble être le cas de Saïd, le monde devient progressivement hostile et menaçant, souvent codé. Le regard d’un voisin devient un complot. Une sourate devient un ordre divin. Une parole anodine, une attaque. Les hallucinations auditives s’ajoutent à cela: des voix intérieures qui insultent, commandent, ou persécutent. Le malade n’est plus seul; il vit dans une narration parallèle, souvent religieuse, mystique, sacrificielle».
Selon le médecin, un schizophrène ne tue pas parce qu’il est mauvais. Il tue parfois parce qu’il croit devoir le faire, parce qu’il pense être en danger, parce qu’il se croit choisi, ou parce qu’il vit une situation de guerre intérieure permanente.
Le passage à l’acte de Saïd, s’il est confirmé, n’est donc pas le fruit d’une pulsion de haine, mais le résultat d’un raisonnement délirant, construit avec rigueur, mais sur des bases erronées. En psychiatrie, cela s’appelle la « cohérence du délire ».
L’indifférence qui tue
«Nous avons collectivement peur de la folie. Nous la réduisons souvent à un fait divers. Nous préférons parler de mosquée, de cannibalisme, de choc. Mais le vrai scandale, c’est l’indifférence. L’indifférence qui tue. Celle qui commence quand un patient cesse son traitement, et qu’on ne le revoit plus, jusqu’à ce qu’il réapparaisse dans le sang», souligne Dr. Kendili.
Pour elle, ce n’est pas la schizophrénie qui est dangereuse, mais le vide qui l’entoure. Tant que nous refuserons d’y faire face, d’autres tragédies comme celle de Ben Ahmed se produiront, prévient la psychiatre.
