Chronique. Un an après la chute d’Assad: rebâtir la Syrie et réinventer sa mosaïque sociétale

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Ahmed al-Charaa
Ahmed al-Charaa, président par intérim de la Syrie. © DR

Depuis la chute du régime de Bachar al Assad, il y a un an jour pour jour, la République arabe syrienne s’est engagée dans une phase de transition politique inédite depuis l’indépendance. Cette transition est conduite par un gouvernement provisoire placé sous la présidence intérimaire d’Ahmed al-Charaa. Dr Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé à NejMaroc, chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II, spécialisé en relations internationales, diplomatie, intelligence économique et en géopolitique fait le bilan de cette première année.

L’objectif de cet intérim est d’assurer la continuité de l’État, de prévenir un effondrement institutionnel et d’organiser à terme un cadre constitutionnel nouveau. Cette période s’inscrit dans un contexte où le pays demeure fractionné par les héritages du conflit, traversé par des influences extérieures marquées et animé par une mosaïque démographique et sociétale dont la diversité constitue simultanément une richesse, un défi et une condition nécessaire de toute reconstruction politique viable.

Au cœur de cette transition se trouve un régime provisoire qui bénéficie d’un soutien de plusieurs puissances occidentales et régionales mais qui reste confronté à une réalité complexe. Le pays sort progressivement d’un conflit qui aura duré plus d’une décennie et qui a profondément modifié sa structure sociale, territoriale et institutionnelle. Les autorités transitoires doivent composer avec des régions ayant connu des dynamiques politiques différentes et parfois opposées. Certaines zones étaient sous contrôle de milices locales, d’autres sous influence turque ou kurde, d’autres encore avaient été dominées par des groupes extrémistes. Dans ce paysage éclaté, la recomposition de l’autorité étatique est une entreprise délicate qui exige non seulement la restauration des institutions mais aussi une réhabilitation du lien entre l’État et la société.

Dans ce processus, la Turquie exerce une influence particulièrement déterminante. Elle contrôle ou supervise de facto plusieurs régions du nord de la Syrie, s’appuie sur des forces locales alliées et cherche à sécuriser ses frontières tout en affaiblissant les forces kurdes perçues comme hostiles. Sa présence repose également sur des liens historiques et culturels avec certaines minorités, notamment les communautés turkmènes. Cette influence peut être un facteur de stabilisation si elle s’intègre dans un cadre légitime et coordonné mais elle peut aussi constituer une limite majeure à la souveraineté du régime transitoire si elle se transforme en tutelle durable. Les questions liées à l’indépendance des décisions stratégiques, à la maîtrise du territoire et à l’équilibre entre les différentes composantes de la nation sont donc directement conditionnées par la capacité des autorités syriennes à gérer cette influence.

Structurer les forces de sécurité

Dans ce contexte, des acteurs extérieurs considérés comme neutres pourraient jouer un rôle constructif. Un pays comme le Maroc offre un exemple pertinent. Son expérience dans la réforme sécuritaire, sa réputation de stabilité, son expertise consolidée dans les domaines institutionnels et administratifs, ainsi que son engagement historique dans la coopération internationale lui confèrent une crédibilité certaine. Le Maroc avait déjà soutenu la structuration des forces de sécurité des Émirats Arabes Unis durant les années 1970 et a démontré depuis une capacité d’accompagnement pragmatique reposant sur la modernisation graduelle des institutions et le renforcement du professionnalisme administratif. Un tel appui pourrait être mis à contribution en Syrie, en particulier dans la formation d’un corps sécuritaire loyal, inclusif et respectueux du droit, ce qui constitue l’un des piliers d’un État en reconstruction.

Yassine El Yattioui
Dr Yassine El Yattioui. ©DR

Cependant, toute initiative extérieure doit s’inscrire dans un contexte interne profondément diversifié. La Syrie est l’un des pays les plus pluralistes du monde arabe. Cette pluralité résulte de siècles d’histoires croisées, d’échanges culturels, de sédimentations successives d’identités religieuses, linguistiques et ethniques. Cette mosaïque représente une donnée incontournable pour toute tentative de reconstruction politique. La majorité de la population est constituée de musulmans sunnites, représentant environ trois quarts des habitants. Cette majorité numériquement dominante ne doit pas masquer l’existence de nombreuses communautés qui ont façonné l’identité du pays. Parmi elles, les Alawites constituent un groupe d’environ 10 à 12% de la population. Ils ont longtemps occupé les postes clés au sein de l’appareil d’État et de l’armée sous le régime d’Assad. Les chrétiens de Syrie, appartenant à une multitude d’Églises orientales, représentent encore environ 10% de la population malgré des vagues d’émigration importantes depuis 2011. Les Druzes, situés principalement dans le sud, constituent environ 3 à 4%. Les Kurdes, concentrés dans le nord et le nord est, représentent près de 10%. À cela s’ajoutent les Turkmènes, les Arméniens, les Assyriens, les Circassiens et d’autres groupes de taille plus réduite mais dotés d’histoires, de langues et de traditions propres.

Préoccupations tous azimuts

Cette diversité a façonné un tissu social complexe dont l’équilibre a été fragilisé par la guerre. La construction d’un État stable passe donc nécessairement par une prise en compte profonde et sincère de cette pluralité. Un régime transitoire ne peut réussir s’il ne garantit pas l’inclusion équitable de toutes les composantes sociales. Cela implique une représentation équilibrée dans les institutions, une reconnaissance juridique de la diversité religieuse et culturelle, une protection des libertés individuelles et collectives, ainsi qu’une vigilance accrue pour prévenir toute forme de marginalisation ou de vengeance communautaire. Les transitions mal conçues peuvent rapidement dégénérer en conflits internes lorsque certains groupes se sentent exclus ou menacés.

Le risque d’exclusion est d’autant plus réel que la période post Assad a ravivé des tensions latentes. Les Alawites redoutent des représailles en raison de leur association historique avec l’ancien pouvoir. Plusieurs membres de la communauté chrétienne expriment des inquiétudes face à des dynamiques politiques où des acteurs majoritairement sunnites prennent l’ascendant. Les Druzes craignent que leurs particularismes soient ignorés. Les Kurdes sont préoccupés par la pression simultanée de l’armée syrienne, de la Turquie et des groupes rivaux arabes. Ces inquiétudes montrent que la réconciliation ne peut être improvisée. Elle doit être conçue comme un processus long et structuré.

L’élaboration d’un corpus constitutionnel nouveau constitue donc une étape essentielle. La Constitution sous Assad est celle d’un régime autoritaire et centralisateur, ne répond plus aux exigences d’un État pluraliste. Le pays a besoin d’un texte fondateur qui reflète l’identité multiple de la société et qui fixe les bases d’un contrat social renouvelé. Ce corpus doit consacrer le principe de citoyenneté égalitaire, définir les droits fondamentaux sans discrimination, instaurer une séparation réelle des pouvoirs, encadrer les forces de sécurité par des mécanismes de contrôle démocratique et garantir des niveaux pertinents de décentralisation. La décentralisation apparaît centrale dans un pays où les identités locales et régionales sont fortes. Elle permettrait aux minorités d’administrer leurs affaires dans un cadre national cohérent tout en réduisant les risques de sécession.

La reconstruction, un enjeu de taille

Le rôle d’Ahmed al-Charaa ouvre une fenêtre politique où les institutions doivent être restructurées et où un cadre constitutionnel peut être mis en place sans que cela soit perçu comme une victoire ou une défaite d’une communauté sur une autre. Mais la réussite de cet intérim dépendra de sa capacité à rassembler, à donner des garanties crédibles aux différentes composantes de la société et à maintenir une neutralité effective face aux influences extérieures.

La dimension constitutionnelle est d’autant plus importante que la Syrie doit également répondre à des défis sécuritaires majeurs. La prolifération des milices et des groupes armés, les rivalités ethniques et communautaires, l’influence persistante d’acteurs étrangers et les poches résiduelles de groupes extrémistes représentent autant de menaces pour la stabilité. Le Maroc, grâce à son expertise reconnue dans la formation de forces de sécurité professionnelles, pourrait accompagner les autorités syriennes dans la mise en place d’un appareil sécuritaire apolitique, respectueux des droits et inclusif. Ce type d’accompagnement serait particulièrement pertinent dans un contexte où la légitimité et la neutralité des forces de sécurité sont essentielles pour rétablir la confiance entre l’État et la population.

La reconstruction économique et sociale constitue un autre enjeu de taille. Le retour des réfugiés, la réhabilitation des infrastructures et la relance de l’économie sont des conditions essentielles à la stabilisation du pays. Mais la reconstruction matérielle ne pourra être durable sans une réconciliation sociale et politique profonde. La confiance entre les communautés devra être restaurée à travers des mécanismes de justice transitionnelle, des initiatives de dialogue et des politiques de développement inclusives.

L’État syrien devra ainsi réinventer sa gouvernance territoriale en donnant aux collectivités locales les moyens de participer à la reconstruction et en veillant à ce que chaque région bénéficie de manière équitable des ressources nationales.

Ce moment exige cependant une approche lucide, patiente et inclusive. La mosaïque syrienne, riche et complexe, doit être considérée non comme un obstacle mais comme le fondement même du futur de la nation.

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