Après avoir décidé de ne pas se porter candidat pour l’organisation de la CAN 2019,…
CAN 2025: le Maroc ou l’art de faire du football un projet d’état et de puissance
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L’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations 2025 par le Maroc ne saurait être appréhendée comme un simple événement sportif. Elle s’inscrit dans une trajectoire stratégique de long terme, pensée comme un instrument de transformation structurelle, de projection géopolitique et de consolidation du positionnement du Royaume comme acteur central du continent africain. Analyse de Dr Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé à NejMaroc, chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II, spécialisé en relations internationales, diplomatie, intelligence économique et en géopolitique.
La réussite de la CAN 2025 repose d’abord sur la capacité du Maroc à articuler de manière cohérente investissements publics massifs, coordination institutionnelle renforcée et montée en gamme accélérée de ses infrastructures. Depuis plusieurs années, les chantiers engagés illustrent cette approche intégrée : rénovation et extension ou création des stades de Rabat, Casablanca, Tanger, Agadir, Fès et Marrakech et mise à niveau de plus de vingt-quatre camps de base répondant aux standards CAF et FIFA, déploiement de systèmes de sécurité inspirés des grands événements internationaux récents. Cette capacité organisationnelle est indissociable d’une maîtrise fine des enjeux logistiques, sécuritaires et opérationnels, considérés comme des déterminants majeurs de la crédibilité du pays.
En 2024 et 2025, les tests grandeur nature menés lors de compétitions africaines comme la CAN U17 ou le Mondial U17 féminin, de rencontres internationales comme le sommet Interpol à Marrakech et de grands événements culturels comme le festival Mawazine ont permis d’éprouver les dispositifs de coordination entre autorités locales et nationales, ainsi que les protocoles de sûreté dans les enceintes sportives et les espaces publics.
Au-delà de la dimension technique, la CAN 2025 s’inscrit clairement dans une dynamique impulsée au plus haut niveau de l’État, où le sport devient un levier de projection africaine et internationale. Sous l’impulsion royale, le Maroc affirme depuis plus de quinze ans une vision africaine structurée, dont le football constitue un vecteur privilégié. Les Assises de Skhirat de 2008, la création de l’Académie Mohammed VI de football en 2009 et l’arrivée de Fouzi Lekjaa à la tête de la Fédération Royale Marocaine de Football en 2014 ont progressivement bâti un écosystème performant, fondé sur la formation, la gouvernance et l’ouverture continentale.
La CAN apparaît ainsi comme une plateforme diplomatique à part entière, favorisant la coopération bilatérale et multilatérale avec les fédérations africaines. Les quelque quarante accords de partenariat signés par la FRMF avec des fédérations du continent témoignent de cette stratégie d’influence douce, où le partage d’expertise, l’accompagnement technique et la solidarité sportive renforcent durablement la position du Maroc au sein de l’espace africain.
Dans cette perspective, la CAN 2025 fonctionne comme un outil assumé de diplomatie sportive et de soft power. Le sport y est mobilisé comme un vecteur de visibilité internationale, de narration stratégique et de projection d’une image de modernité, de stabilité et de compétence organisationnelle. L’enjeu communicationnel est central : il s’agit de repositionner le Maroc sur la scène globale non seulement comme un pays hôte efficace, mais comme un hub régional capable d’accueillir et de gérer des événements d’envergure mondiale. Les campagnes de promotion, la mobilisation des médias internationaux et la présence accrue de délégations étrangères depuis 2024 participent à cette construction narrative. L’impact économique attendu s’inscrit dans cette logique de rayonnement, notamment à travers le tourisme, la marque-pays et l’attractivité des investissements.
Les données observées avant décembre 2025 montrent déjà une hausse significative des arrivées touristiques dans les villes hôtes tandis que les investissements directs étrangers dans les secteurs liés aux infrastructures, au BTP et aux services ont connu une dynamique soutenue.
Les enjeux diplomatiques de la CAN 2025 se manifestent également dans les interactions entre États africains autour de la sécurité, de la mobilité et de la coopération institutionnelle. La mise en place du visa électronique pour les supporters et les délégations constitue un exemple concret de modernisation administrative facilitant les flux tout en renforçant les dispositifs de contrôle. Les organisations continentales et sportives jouent ici un rôle clé dans la légitimation du Maroc comme hub africain, capable d’articuler sécurité, hospitalité et efficacité. Sur le plan sportif, la préparation des Lions de l’Atlas s’inscrit dans cette dynamique d’excellence, avec une gestion des ressources humaines de haut niveau, incarnée notamment par la structuration du département médical de la FRMF sous la responsabilité du Dr Baudot, ancienne grande figure du PSG.

La réussite de la CAN repose également sur des enjeux logistiques et opérationnels complexes, impliquant l’hébergement, le transport, la coordination inter-villes et la continuité des services publics. Depuis 2024, les investissements ferroviaires, autoroutiers et aéroportuaires ont été accélérés afin d’adapter les réseaux aux flux sportifs et touristiques. L’extension de lignes à grande vitesse, la modernisation des gares et des aéroports, ainsi que l’amélioration de la connectivité urbaine traduisent une vision macro-économique où l’infrastructure devient un levier structurant de croissance régionale. Dans le même temps, la création de cellules de communication et de coordination dédiées à l’accompagnement des sélections africaines préfigure un modèle d’hospitalité sportive fondé sur la centralisation de l’information, l’assistance aux délégations et la fluidification des procédures, renforçant la dimension diplomatique de l’événement.
Le rôle des collectivités territoriales apparaît déterminant dans cette dynamique. La gouvernance locale, la mobilisation des communes et la coordination avec les autorités nationales permettent d’ancrer la CAN dans les territoires et d’impliquer les acteurs locaux, des PME aux associations en passant par les services urbains.
L’objectif est clair : assurer la pérennité des enceintes au-delà de l’événement, au service des clubs locaux et du tissu sportif national, comme en témoignent les affectations prévues du Stade Olympique de Rabat, du Stade Hassan II ou du Stade Al Barid. Cette logique de durabilité s’accompagne d’une montée en gamme des stades marocains aux standards FIFA et au-delà, renforçant la capacité du pays à accueillir d’autres compétitions continentales et mondiales, qu’il s’agisse de tournois féminins post-2030 ou de projets olympiques à l’horizon 2036-2040.
Sur le plan économique, la CAN agit comme un catalyseur pour le secteur du bâtiment et des travaux publics, avec une accélération des chantiers, la création d’emplois et la diffusion de nouvelles normes techniques. Les investissements publics annoncés, estimés à près de 1000 milliards de dirhams d’ici 2030, traduisent une planification stratégique intégrant infrastructures sportives, transports, tourisme et stratégies industrielles. Cette dynamique pose les bases de la structuration d’une véritable économie du sport post-CAN, fondée sur la création de filières événementielles, médiatiques et commerciales.
Dans cette optique, la coopération avec des modèles éprouvés comme ceux du Royaume-Uni et de l’Espagne apparaît essentielle pour développer des compétences inspirées de la Premier League et de la Liga, deux références majeures du soft power sportif et du tourisme du sport.
La question de la sécurité, de la sûreté et de la gestion des foules constitue un enjeu stratégique central. La coordination multisectorielle, la prévention des risques et l’utilisation des outils numériques s’accompagnent d’une réflexion plus large sur les comportements de masse, les rituels supporters et les conditions de cohésion sociale.
La mobilisation des universités et des sciences sociales pour produire des études approfondies sur ces questions apparaît comme une nécessité pour renforcer l’anticipation et l’innovation en matière de gestion événementielle.
L’événement agit également comme un accélérateur d’innovation et de digitalisation, avec le déploiement de solutions de billetterie, de streaming, de maintenance et de sécurité, ainsi qu’une couverture 5G renforcée dans les villes hôtes. La perspective de faire émerger des solutions technologiques made in Morocco s’inscrit dans une logique de souveraineté numérique et de compétitivité. Enfin, la CAN 2025 constitue un laboratoire grandeur nature pour le Mondial 2030, permettant de tester les capacités logistiques, technologiques et sécuritaires du pays. La création d’un observatoire post-CAN chargé d’évaluer forces, faiblesses, opportunités et menaces apparaît comme un outil stratégique indispensable pour ajuster les modèles organisationnels et capitaliser sur les enseignements de l’événement.
Au-delà des infrastructures et des chiffres, l’héritage socio-économique de la CAN se joue dans sa capacité à inclure la jeunesse, à offrir des opportunités de formation et à transformer des emplois temporaires en compétences durables. En ce sens, la CAN 2025 ne se limite pas à un rendez-vous sportif majeur ; elle s’affirme comme un projet de société, un levier de transformation et un marqueur de la trajectoire du Maroc comme puissance africaine émergente, capable de conjuguer ambition sportive, vision géopolitique et développement inclusif.
