Auteur d’un début de saison étincelant avec Arsenal, le jeune Matéo Guendouzi s’est installé comme…
Chronique. Partenariat avec la France et diversification: la voie de la résilience marocaine
Publié le
Le Royaume du Maroc se trouve aujourd’hui à la croisée de configurations internationales et domestiques qui commandent une réflexion stratégique approfondie. La signature, en octobre 2024, d’une « déclaration relative au partenariat d’exception renforcé » avec la France constitue un jalon politique et économique majeure. Elle offre des opportunités de transfert technologique, de financements et de coopération sectorielle. Cependant, l’analyse de fond doit dépasser l’émotion diplomatique : il importe de considérer ce partenariat comme un levier parmi d’autres et non comme un substrat exclusif de la stratégie extérieure et industrielle marocaine. Adopter une posture d’ouverture sélective et de diversification active est la condition de la résilience macroéconomique et de l’autonomie stratégique du pays.
La dépendance excessive à un seul marché d’exportation ou à un seul circuit d’investissements accroît la vulnérabilité aux chocs exogènes. Un pays qui concentre ses flux commerciaux et ses investissements sur un partenaire unique s’expose à des variations de demande, à des retournements politiques ou à des chocs sectoriels survenus chez ce partenaire. Le diagnostic s’applique au Maroc dans la mesure où la France demeure un partenaire historique, avec des intégrations profondes (capitaux, projets d’infrastructures, coopération universitaire). Néanmoins, la conjoncture française récente, caractérisée par une croissance atone et une trajectoire budgétaire et sociale incertaine, illustre le risque d’un ancrage unique. Du point de vue des équilibres externes et de la stabilité financière, il est donc rationnel d’étendre l’éventail des partenaires commerciaux et financiers du Maroc afin d’optimiser la diversification des revenus d’exportation, de stabiliser les recettes en devises et d’atténuer le risque de contagion macroéconomique.
Sur le plan géopolitique, le Maroc a su se repositionner comme pivot régional : rapprochements avec la Chine pour des implantations industrielles, coopération renforcée avec les pays du Golfe pour les investissements stratégiques, ancrage dans les réseaux africains via le développement portuaire et logistique, sans négliger le lien euro-méditerranéen et une diplomatie parlementaire accrue avec l’Amérique centrale et du Sud. Ces trajectoires convergent vers un objectif simple mais exigeant : transformer le royaume en plateforme region-to-world, capable de capter des chaînes de valeur orientées vers l’automobile, l’électronique et les énergies renouvelables. Les initiatives concrètes comme la gigafactory en construction à Kénitra, les partenariats pour le développement portuaire à Dakhla Atlantique, illustrent comment la diversification peut simultanément servir l’industrialisation et la diplomatie économique. En pragmatique, le Maroc doit continuer à conjuguer partenariats bilatéraux (France, Chine, Émirats, Espagne, États-Unis) et arrangements multilatéraux (accords régionaux, fora d’investissement) pour maximiser son espace stratégique.
L’intelligence économique offre la boîte à outils pour traduire ces orientations en politique concrète. Il s’agit d’instituer une veille intégrée (économique, technologique, réglementaire, réputationnelle) afin d’anticiper les ruptures — qu’elles proviennent d’une décision industrielle à Paris, d’un changement de chaîne d’approvisionnement en Asie ou d’une sanction commerciale et d’armer les acteurs publics et privés marocains. Concrètement, cela suppose un système national de cartographie des chaînes de valeur pour identifier les maillons critiques (matières premières, composants électriques, services numériques). Mais aussi, des cellules d’alerte sur la souveraineté technologique capables de détecter les risques d’expropriation de savoir-faire. En outre, des dispositifs proactifs de prospection des marchés (missions sectorielles ciblées, incubateurs binationales, accords de double formation) ; et aussi, un engagement plus soutenu pour la protection des investissements nationaux à l’étranger. Ces mesures d’intelligence économique permettent de transformer la diversification en stratégie contrôlée, c’est-à-dire en diversification qui augmente la valeur ajoutée locale plutôt que de simples transferts de production.

Exploiter le partenariat d’exception avec la France comme instrument de montée en gamme (transferts technologiques, formation supérieure, co-financement de projets structurants) sans en faire le pivot unique. Tout en consolidant les partenariats Sud-Sud (Afrique subsaharienne, Amérique Centrale, Amérique du Sud et Moyen-Orient) afin de sécuriser des débouchés et des sources d’investissement capables d’absorber la production marocaine et de créer des corridors logistiques régionaux. Mais aussi, développer des partenariats thématiques (hydrogène, batteries, industries automobiles, numérique) avec des consortiums diversifiés pour éviter la capture par un seul pays ou un seul opérateur. Ainsi, le Maroc pourrait être simultanément attractif pour la Chine tout en étant dessinant avec les acteurs européens, un cadre contractuel robuste, des garanties juridiques claires et des mécanismes de médiation. Ces éléments accentuent l’idée que la diplomatie est désormais un instrument de sécurité économique, non seulement de prestige.
Pour rendre ces principes opérationnels, on peut proposer plusieurs leviers et indicateurs de politique publique. Au niveau sectoriel : promouvoir des « champions nationaux » (par exemple dans l’hydrogène vert, les composants de batteries, la logistique portuaire) via des partenariats public-privé conditionnés à des transferts de compétences et à des seuils d’intégration locale. L’exemple concret du site industriel de Kénitra montre qu’un investissement étranger massif peut dynamiser une filière — à condition d’un cadre industriel favorisant les PME locales et la recherche appliquée. Au niveau des relations internationales : institutionnaliser des cadres multi-partenariaux (plateformes trilatérales Maroc-UE-pays du Golfe, pactes industriels Maroc-Afrique-Asie) afin d’atténuer l’effet concentrationnel d’un seul partenaire et d’ouvrir des mécanismes de cofinancement. Au niveau macro-financier : diversifier les sources de financement (banques multilatérales, fonds souverains du Golfe, investisseurs asiatiques) pour réduire l’exposition aux cycles politiques d’un seul pays prêteur.
La période actuelle propose des fenêtres d’opportunité précises. Le développement de la filière hydrogène vert, pilotée par l’État marocain avec des appels d’offres internationaux, peut ancrer le pays dans une chaîne de valeur énergétique émergente et attirer des consortiums plurinationaux ; ce type de projet doit être conduit en veillant à répartir la valeur ajoutée entre production d’énergie, transformation locale et services associés. Parallèlement, la montée en gamme du secteur automobile (électrification des chaînes de production) appelle à un renforcement des formations techniques supérieures et à des incubateurs industriels soutenus par la diplomatie économique. Enfin, la consolidation et le développement des positions portuaires et logistiques (Dakhla, Nador, Tanger, Casablanca) exige des investissements continus et des accords d’exploitation équilibrés pour éviter la capture par des opérateurs extérieurs.
Sur le plan des risques, il convient de garder à l’esprit plusieurs éléments : l’effet d’éviction possible (des investissements d’un grand partenaire qui marginalisent les acteurs locaux), la dépendance technologique (surtout dans des domaines à forte intensité R\&D), et les risques géopolitiques (sanctions, tensions diplomatiques). Les réponses sont mixtes : clauses contractuelles contraignantes (local content, transferts de savoir-faire), instruments fiscaux incitatifs pour les PME locales, et partenariats de recherche qui garantissent la propriété intellectuelle au Maroc. Du point de vue de la gouvernance, la capacité de l’État à coordonner ministères, agences de promotion et collectivités territoriales est un facteur décisif pour transformer les opportunités internationales en gains socio-économiques domestiques.
Concrètement, on peut proposer plusieurs exemples d’argumentation à mobiliser par les décideurs marocains lors des négociations internationales. Lors d’un accord avec un investisseur européen, conditionner l’octroi d’aides publiques à des engagements précis de R\&D locale et à des programmes de formation professionnelle pour les jeunes. Dans les partenariats avec des fonds souverains du Golfe, négocier des mécanismes de cofinancement pour des infrastructures portuaires en échange d’un calendrier d’intégration des PME locales dans les chaînes logistiques. Avec la Chine, favoriser des coentreprises dans les secteurs à forte valeur ajoutée (batteries, électronique) plutôt que de simples zones d’assemblage, et prévoir des clauses de transfert de technologie et de limitation des exportations de pièces critiques. Face aux États-Unis, renforcer les contrats de services et de sécurité énergétique par des clauses de stabilisation des prix et des mécanismes d’arbitrage international. Ces mesures traduisent une diplomatie pragmatique et proactive, capable d’extraire des bénéfices tangibles tout en préservant la marge de manœuvre nationale.
Ainsi, le partenariat renforcé avec la France doit être exploité comme une opportunité stratégique intégrée dans une politique plus vaste de diversification. Une diplomatie économique agile, une intelligence économique structurée, et des politiques industrielles ciblées permettront au Maroc de capitaliser sur ses atouts (position géographique, qualité des infrastructures, main-d’œuvre qualifiée) tout en réduisant les vulnérabilités inhérentes à l’ancrage sur un partenaire unique. Concrètement, la trajectoire recommandée consiste à transformer chaque accord bilatéral en passerelle vers un écosystème multipartenaire, à imposer des clauses de bénéfices locaux et de formation, et à renforcer la capacité étatique de pilotage stratégique. Cette approche préservera la souveraineté économique du Maroc, tout en lui donnant les moyens d’être un acteur pleinement inséré et influent dans les nouvelles architectures commerciales et énergétiques du XXIe siècle.
Yassine El Yattioui est secrétaire général et chercheur associé au think tank NejMaroc, chercheur associé à la Benemérita Universidad Autónoma de Puebla au Mexique. Il est spécialisé sur les questions de diplomatie, d’intelligence économique et de géopolitique.
