Trop d’acteurs, pas assez d’efficacité: repenser l’action marocaine envers sa diaspora !

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diaspora marocaine yassine el yattioui

Forte de plus de 5,5 millions de membres, la diaspora marocaine constitue un levier stratégique majeur dont le potentiel est actuellement bridé par une architecture institutionnelle fragmentée et inefficace. Une réforme profonde s’impose pour rationaliser la gouvernance, digitaliser les services et mobiliser pleinement ce capital humain au service du développement et du rayonnement du Royaume. Décryptage de Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé au think tank NejMaroc, spécialisé sur les questions de diplomatie, d’intelligence économique et de géopolitique. 

Le Maroc, pays historiquement marqué par des dynamiques migratoires puissantes, dispose aujourd’hui d’une diaspora estimée à plus de 5,5 millions de personnes, réparties dans plus de 100 pays, représentant près de 13 % de la population totale du Royaume (HCP, 2024). Cette diaspora, qualifiée à juste titre de « sixième région du Maroc », constitue un levier stratégique multidimensionnel.

Elle incarne une puissance économique — avec des transferts de fonds atteignant un montant record de 114 milliards de dirhams en 2023 selon l’Office des changes — mais aussi un capital humain, intellectuel, culturel et diplomatique majeur pour le rayonnement du pays à l’international. Cependant, malgré une conscience croissante de son importance stratégique, la structuration des politiques publiques à destination de cette communauté souffre d’un enchevêtrement institutionnel, générateur d’inefficacité, de confusion et de redondances.

Aujourd’hui, plusieurs organismes — tels que le Conseil de la Communauté Marocaine à l’Étranger (CCME), la Fondation Hassan II pour les Marocains Résidant à l’Étranger, le Ministère des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger, sans oublier les associations locales, les conseillers consulaires et les cellules diplomatiques — interviennent de manière plus ou moins coordonnée.

Le CCME, créé en 2007, a pour mission de formuler des avis consultatifs sur les politiques publiques relatives à la diaspora. La Fondation Hassan II, quant à elle, œuvre depuis 1990 dans le champ culturel, éducatif et social. À cela s’ajoutent plus de 1 200 associations recensées dans les diasporas en France, en Belgique, aux Pays-Bas, au Canada ou encore en Italie (MAE, 2024), souvent dépendantes de logiques locales ou communautaires, et parfois concurrentes.

Ce surplus d’acteurs institutionnels et associatifs, s’il témoigne d’une volonté sincère d’encadrement, produit paradoxalement une dilution des responsabilités, une fragmentation de la gouvernance, et une perte de lisibilité pour les Marocains de l’étranger.

Ce constat alarmant pose une double problématique : d’une part, l’inefficience bureaucratique affaiblit la capacité de l’État à entretenir un lien structurant avec sa diaspora ; d’autre part, le gaspillage des ressources financières et humaines pèse lourdement sur les finances publiques et la crédibilité institutionnelle du Maroc à l’international.

Dans ce contexte, une réforme en profondeur s’impose, à la fois dans une optique d’uniformisation des dispositifs, de digitalisation des services et de rationalisation des structures. D’abord, l’uniformisation des missions et des attributions des différents organes (CCME, Fondation Hassan II, services consulaires, cellules associatives) est cruciale.

Il est impératif de redéfinir leurs champs de compétences, d’éliminer les chevauchements et d’instaurer des mécanismes de coordination interinstitutionnelle via un secrétariat général de la diaspora rattaché à la primature. Un tel organe pourrait centraliser les orientations stratégiques, tout en respectant les spécificités régionales et les dynamiques locales.

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Ensuite, la digitalisation des services consulaires représente une nécessité impérieuse à l’heure de l’administration numérique. Les files d’attente interminables dans les consulats, les lenteurs de traitement des documents officiels, les problèmes de communication et le manque de transparence alimentent un profond sentiment de frustration chez de nombreux MRE.

Selon le rapport annuel 2024 du CESE (Conseil Économique, Social et Environnemental), plus de 67 % des Marocains de l’étranger expriment un mécontentement vis-à-vis des prestations consulaires.

Des solutions existent : la création d’une plateforme numérique unique, dotée d’un identifiant personnel (type « e-MRE »), permettrait d’intégrer l’ensemble des services : état civil, légalisation, passeport, CNIE mais aussi soutien juridique, orientation universitaire, demandes d’investissements, etc.

Inspirée du modèle estonien d’administration dématérialisée, cette plateforme favoriserait une interaction continue, rapide et sécurisée entre le citoyen et l’État.

Une rationalisation budgétaire, adossée à des indicateurs de performance (KPI) et une évaluation annuelle indépendante, permettrait de réaffecter les ressources vers des projets à impact fort, notamment l’accompagnement à l’investissement des MRE, la valorisation des compétences ou le soutien aux étudiants marocains à l’étranger.

À titre d’exemple, moins de 3 % des transferts de fonds des MRE sont orientés vers l’investissement productif (Office des Changes, 2024), alors que plus de 25 % expriment leur volonté de le faire, en cas de simplification des procédures et de sécurisation juridique.

D’un point de vue géopolitique, il devient également urgent de repenser la relation avec la diaspora à travers le prisme de la diplomatie d’influence. À l’heure où la compétition internationale se joue aussi sur le terrain symbolique, académique et culturel, les Marocains du monde peuvent devenir les meilleurs ambassadeurs du Royaume.

En 2024, plus de 450 000 Marocains occupent des postes qualifiés dans des secteurs stratégiques à l’étranger (santé, recherche, ingénierie, finance, culture), dont plus de 5 000 professeurs universitaires et plus de 1 200 hauts fonctionnaires dans les institutions européennes et onusiennes. Pourtant, très peu sont mobilisés dans une logique de partenariat institutionnalisé ou intégrés dans des conseils stratégiques. Le modèle indien du Overseas Indian Facilitation Centre (OIFC) ou encore le Global Scot Network en Écosse offrent des exemples intéressants de dispositifs permettant de mobiliser la diaspora comme force d’expertise, de lobbying économique ou d’influence culturelle.

 

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Le Maroc gagnerait ainsi à créer un Conseil national de la compétence marocaine à l’étranger, organe consultatif composé d’experts MRE dans les domaines stratégiques, capable d’orienter les décisions publiques et de jouer un rôle de passerelle avec les écosystèmes étrangers. Ce Conseil pourrait travailler en lien étroit avec les ambassades et consulats réformés, dans une logique d’intelligence collective et de diplomatie participative. Il s’agirait là d’un véritable aggiornamento de la relation État-diaspora, passant d’une logique de tutelle ou de folklorisation à une logique de co-construction et de reconnaissance de l’expertise.

Enfin, sur le plan socio-culturel, il est crucial de consolider le lien identitaire et symbolique avec les jeunes générations issues de la diaspora. La majorité des MRE a moins de 35 ans (HCP, 2024), et une part croissante est née hors du Maroc. Le risque d’un affaiblissement du sentiment d’appartenance est réel. Il convient donc de repenser les politiques culturelles et éducatives : réformes des classes de langue arabe, diffusion internationale des productions artistiques marocaines, promotion de la recherche en diaspora studies, soutien aux initiatives estudiantines dans les campus étrangers, partenariats universitaires et stages professionnalisants Maroc-diaspora.

Le Maroc dispose d’une richesse inestimable à travers sa diaspora, mais cette richesse est aujourd’hui desservie par une architecture institutionnelle éclatée, coûteuse et souvent contre-productive. Une réforme systémique s’impose : fondée sur la clarté des rôles, la numérisation des services, la mutualisation des ressources et la valorisation du capital humain diasporique. Loin d’être une population périphérique, les Marocains du monde sont aujourd’hui au cœur des dynamiques de développement, d’influence et d’innovation. Il ne s’agit plus simplement de les servir, mais de travailler avec eux, dans une logique d’intelligence collective et d’État agile, apte à relever les défis du XXIe siècle.

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