INTERVIEW. Amina Benkhadra (ONHYM): « Pour le gazoduc Nigeria-Maroc, Freetown est un signal fort aux financiers et industriels »

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Amina Benkhadra Gazoduc Maroc
Amina Benkhadra, DG de l'ONHYM, bras armé du projet du Gazoduc atlantique africain. ©DR

De retour de la capitale sierra-léonaise Freetown, où elle a scellé avec les Etats membres de la CEDEAO la validation définitive de l’Accord intergouvernemental (IGA) sur le Gazoduc Nigéria-Maroc, officiellement désigné Gazoduc atlantique africain, Amina Benkhadra, directrice générale de l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM), a répondu aux questions de H24Info sur les implications réelles de cette étape, et donné des éclairages sur les phases à venir, de même que le financement de ce projet emblématique.

H24Info: Après plusieurs accords déjà obtenus, qu’apporte de nouveau la récente adhésion collective des pays de la CEDEAO au projet?

Amina Benkhadra: Je tiens tout d’abord à rappeler que ce projet puise ses origines dans la vision commune portée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste, et l’ancien président du Nigéria, feu Muhammadu Buhari, une ambition pleinement réaffirmée par l’actuel président, Bola Ahmed Tinubu.

Pour revenir à votre question, il faut dire que depuis son lancement, le projet est conjointement développé par l’ONHYM (Office national des hydrocarbures et des mines, Ndlr) et son homologue nigérian, la NNPC (National Nigeria Petroleum Corporation, Ndlr).

Ces dernières années, nous avons démontré que le Gazoduc Africain Atlantique est techniquement réalisable, économiquement pertinent et commercialement viable. Les études d’ingénierie détaillées, les analyses environnementales et sociales, ainsi que les études de marché, ont permis d’élaborer un projet solide.

La signature de l’Accord intergouvernemental (IGA) représente donc aujourd’hui une étape déterminante dans le développement du projet, traduisant un engagement politique fort des États partenaires en faveur d’une vision partagée de l’intégration énergétique africaine.

L’IGA institue un cadre juridique harmonisé, définissant les droits et obligations des États participants, les principes de gouvernance du projet, ainsi que les engagements relatifs à la stabilité réglementaire, à la fiscalité, à la protection des investissements, à la sécurité des infrastructures et à la coopération transfrontalière.

Cette signature consacre l’approbation de l’IGA par la 66ᵉ session ordinaire de la conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO, tenue le 15 décembre 2024 à Abuja. Elle couronne un important travail de concertation mené sous l’égide de l’ONHYM et de la NNPC, en coordination avec la CEDEAO.

Cette séquence sera prochainement complétée par la signature du Maroc et de la Mauritanie, États non membres de la CEDEAO, à l’occasion d’une cérémonie organisée à l’invitation de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, en présence du président Bola Ahmed Tinubu.

Au-delà de sa portée juridique, la signature de cet Accord à Freetown envoie un signal fort aux partenaires financiers et industriels. Elle traduit l’engagement collectif des États signataires à accompagner la réalisation du projet dans un cadre commun, stable et prévisible. En renforçant la sécurité juridique et la visibilité institutionnelle, tout en réduisant le risque perçu par les investisseurs et les bailleurs de fonds, elle consolide la crédibilité du gazoduc et crée les conditions favorables à son entrée dans la phase opérationnelle.

La mise en place de deux structures a été annoncée, une à Casablanca et l’autre à Abuja. Pouvez-vous dire plus sur ces entités ?

Amina Benkhadra_ONHYM_Gazoduc Nigeria-Maroc_Freetown
Amina Benkhadra, directrice générale de l’ONHYM (centre), à Freetown le 19 juillet 2026. ©DR

À la suite de la signature de l’IGA, le projet entre désormais dans sa phase opérationnelle. Les prochaines étapes revêtiront un caractère essentiellement institutionnel, commercial et financier.

Il conviendra ainsi de mettre en place la Project company (ou Société de projet, Ndlr), dont le siège sera établi à Casablanca, ainsi que la Pipeline Higher Authority, appelée à siéger à Abuja.

La Société de projet constituera le véhicule d’exécution et de développement du projet. Elle aura pour vocation de structurer, financer, développer, construire et exploiter le Gazoduc Africain Atlantique. À ce titre, elle conduira la structuration financière, mobilisera les investisseurs et les bailleurs de fonds, pilotera les appels d’offres, contractualisera avec les fournisseurs et les entreprises de construction, et assurera, à terme, l’exploitation de l’infrastructure.

Su le même sujet. Benkhadra: "le Gazoduc Afrique-Atlantique entre dans une phase décisive d’investissement"

La Pipeline Higher Authority exercera, pour sa part, une fonction de gouvernance interétatique. Elle veillera à la bonne mise en œuvre de l’Accord intergouvernemental, assurera la coordination entre les États partenaires, favorisera l’harmonisation des cadres réglementaires, environnementaux, fiscaux et tarifaires, et garantira la cohérence d’ensemble du développement du projet.

Parallèlement, les accords commerciaux de fourniture et de transport de gaz seront progressivement conclus avec les producteurs et les futurs consommateurs.

Les études de détail se poursuivront sur les différents tronçons; les procédures d’acquisition foncière et les autorisations nationales continueront d’être engagées; et seront lancés, dans le même temps, les appels d’offres relatifs aux futurs contrats d’ingénierie, de fourniture et de construction.

Le développement du projet sera conduit de manière progressive, à travers des tronçons régionaux indépendants, permettant la mise en service échelonnée des différentes sections à mesure de leur maturité, tout en privilégiant les synergies avec les infrastructures existantes ou en cours de développement — telles que le WAGP, entre le Nigéria et le Ghana, ou la Dorsale Atlantique, au Maroc, entre le GME et Mohammedia.

Notre objectif demeure inchangé: engager les premières réalisations dans les meilleurs délais, afin de permettre une mise en service progressive dès l’orée de la prochaine décennie.

Les défis à venir seront nombreux, mais ils sont d’ores et déjà clairement identifiés. Les travaux préparatoires accomplis au cours des dernières années nous permettent d’aborder cette nouvelle phase avec confiance et détermination.

Lire aussi. Gazoduc Nigeria-Maroc: qu’est-ce qui change avec l’adhésion collective de la CEDEAO? (décryptage)

gazoduc
Un gazoduc. ©DR

A ce stade, quelles sont les perspectives financières concrètes du projet, là où les Etats membres, excepté le Maroc et le Nigéria, n’ont aucun engagement financier?

Sur le volet de la structuration financière du projet, nous avons défini une organisation en adéquation avec son plan de déploiement. Les financements seront mobilisés par la Société de projet, qui pourra accueillir dans son tour de table différents investisseurs institutionnels, des partenaires techniques et financiers.

Le financement reposera sur une approche de blended finance, combinant différentes sources de capitaux: financements concessionnels, prêts des banques multilatérales et bilatérales de développement, dette bancaire, instruments des marchés de capitaux, obligations de projet (Project Bonds) ainsi que d’autres solutions adaptées aux différentes phases du projet.

Nous avons d’ores et déjà engagé des discussions avec plusieurs institutions financières internationales et partenaires potentiels.

Enfin, nous serons accompagnés par un conseiller financier international, qui assistera le projet tout au long du processus de structuration financière, jusqu’à la décision finale d’investissement.

Le projet était entre-temps passé de 25 à 20 milliards $. Quelles en sont les dernières évolutions ?

Le coût du projet à l’issue des études FEED (conception ingénierie d’avant-projet, Ndlr)a été budgétisé à 25 milliards de dollars, cependant les études d’optimisation en cours permettront de réduire l’enveloppe autour de 20 milliards.

Le projet a été conçu en trois tronçons. Un premier tronçon sud allant du Nigeria en Côte d’Ivoire. Le second tronçon lui va relier le Sénégal, la Mauritanie et le Maroc, puis la connexion au Gazoduc Maghreb-Europe (GME) vers l’Europe. Puis, le tronçon centre, lui, va aller de la Côte d’Ivoire au Sénégal.

Il faut également dire que la réalisation de ces différents tronçons se fera progressivement, en bénéficiant de synergies avec les infrastructures existantes ou en développement. La première fourniture de gaz est visée pour 2031.

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