Le marché de gros de Casablanca continue de refléter les dynamiques tendues qui affectent les…
Importations, prix fluctuants, cheptel en crise: la viande rouge sous tension au Maroc
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Face à la flambée persistante des prix de la viande rouge, les mesures d’importation censées soulager le marché marocain montrent leurs limites. Malgré la suspension des droits douaniers et l’ouverture aux viandes étrangères, le consommateur reste pénalisé. Syndicalistes et défenseurs des droits des consommateurs pointent l’échec d’une stratégie conjoncturelle et appellent à une refondation structurelle de la filière.
Au souk de la médina de Casablanca, non loin de Bab Marrakech, Mohamed, jeune Marocain, tient une boucherie où il vend de la viande de mouton et de bœuf. Devant son comptoir, la clientèle abonde quotidiennement, des Marocains mais également de nombreux ressortissants de pays d’Afrique subsaharienne. La trentaine à peine, Mohamed échange avec ses clients dans un français à l’accent tropicalisé. C’est normal: le jeune homme a eu une expérience au Sénégal et en Côte d’Ivoire.
Mais la raison de la fidélisation de cette clientèle n’est pas la familiarité singulière que notre boucher entretient avec elle, mais les prix défiant toute concurrence qu’il pratique sur le kilo de viande rouge. «Je propose le kilogramme du mouton à 75 DH et celui du bœuf à 100 DH », affirme-t-il. Un prix imbattable, quand on sait qu’« au marché du Maarif, le kilo de bœuf est vendu entre 110 et 115 DH/kg», fait-il savoir.
Viande rouge: des prix fluctuants, une stratégie d’importation contestée
Depuis mercredi dernier, les prix indiqués par Casablanca Prestations, qui publie hebdomadairement les prix pratiqués sur les denrées alimentaires au marché de gros des fruits et légumes, ainsi qu’aux abattoirs municipaux, ont enregistré une légère détente sur la viande rouge.
Elle reste tout de même comprise dans des fourchettes de 85 à 110 DH le kilo pour la viande ovine et de 74 à 94 DH pour la bovine. La semaine précédente, les tarifs étaient un peu plus corsés : 73 à 95 DH/kg pour le bœuf, et 87 à 115 DH/kg pour le mouton. Les prix sont constamment fluctuants, dans un contexte où le marché est soumis à la loi de l’offre et de la demande. Liberté de marché oblige.
Si le Maroc, à l’instar de nombreux pays, a choisi comme modèle économique la libéralisation, l’État mène toutefois des politiques en vue de brider les prix et de les tenir à la portée des populations. C’est d’ailleurs ce qui a inspiré, au regard de la réduction drastique du cheptel, conséquence de la sécheresse sévère que vit le Royaume depuis six années, le choix d’importer des viandes rouges, sous diverses formes.
Au regard de la situation, cette mesure prise pour compenser l’offre locale et contôler les prix, semble n’avoir pas produit les résultats escomptés. «Ce que personne ne peut nier, c’est la volatilité inquiétante des prix de la viande rouge. En l’espace de quelques mois, on est passé d’une moyenne de 50 à 60 dirhams le kilo à des niveaux dépassant les 120, voire frôlant les 140 dirhams», déplore El Houssine El Yamani, membre du Conseil national de la Confédération démocratique du travail (CDT).
Et de déplorer que «cette flambée intervient dans un contexte où le pouvoir d’achat des Marocains s’est nettement érodé, rendant la viande rouge inaccessible pour une large partie de la population».
Pour le syndicaliste, cette situation de déséquilibre constant entre l’offre et la demande, nonobstant la politique d’importation adoptée avec, dans son corollaire, la suspension des droits d’importation, a mis en évidence que cette démarche est bien limitée. Au demeurant, soutient-il, ces mesures auraient plutôt profité aux importateurs, au détriment des consommateurs.
Reconstituer le cheptel et encadrer les prix
Bouazza Kherrati, président de la Fédération marocaine des droits de consommateurs (FMDC), adopte une position un peu différente. Quoique rejoignant Houssine El Yamani sur les prix de la viande rouge, les trouvant encore exorbitants, il nuance sur l’efficacité de la politique d’importation: «Elle a réussi à stabiliser les prix, les comprimant dans un intervalle, avec des fluctuations variables d’une région à l’autre.»
Poursuivant son analyse, Kherrati convient donc que les importations peuvent être efficaces, pour peu qu’elles soient maintenues sur la durée. «Ce n’est pas une solution instantanée. Il faudra au moins trois années pour espérer un retour à l’équilibre.»
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Toutefois, en l’état actuel des choses, nos deux interlocuteurs préconisent plutôt que l’État se concentre sur la reconstitution du cheptel national. Sur ce sujet, Houssine El Yamani affirme qu’«on a tenté de corriger le déséquilibre par des artifices, notamment via les droits d’importation, mais l’effet escompté n’a pas suivi. Ce qu’il faut désormais, c’est une stratégie de fond, inscrite dans le temps, pour reconstituer durablement le cheptel marocain.»
Celui qui est également secrétaire général du Syndicat national du pétrole et du gaz va plus loin, soutenant que reconstituer le cheptel va permettre de «desserrer l’emprise des grands lobbies qui verrouillent les marchés dans tous les secteurs. Car le problème ne se limite pas à la viande rouge ou blanche : c’est l’ensemble des filières marocaines qui subissent aujourd’hui une pression structurelle. »
Place au plafonnement ?
En filigrane de cette intervention apparaît la question du plafonnement, présenté comme nécessaire par certains acteurs. Bouazza Kherrati, dans un entretien accordé à H24Info en début d’année, soutenait déjà mordicus cette mesure, vu la grande flambée enregistrée sur les prix des différentes denrées.
Il évoquait, à ce titre, l’article 4 de la loi n° 104-12 sur la liberté des prix et de la concurrence, qui donne aux autorités compétentes la possibilité de prendre «des mesures temporaires contre des hausses ou des baisses excessives de prix, motivées par des circonstances exceptionnelles, une calamité publique ou une situation manifestement anormale du marché dans un secteur déterminé».
Un plaidoyer qui semble avoir trouvé un écho favorable puisque, Nadia Fettah, ministre de l’Économie et des Finances, répondant récemment à une question orale au Parlement, a laissé entendre que le gouvernement dispose de «toutes les prérogatives» pour encadrer ou plafonner les prix si la situation l’exige.
En attendant d’arriver à ce point d’inflexion, Mohamed, notre boucher du souk de la médina, continue de servir sa clientèle avec des prix qui n’ont pas varié depuis la période de l’Aïd El-Adha, alors que ses concurrents restent soumis à ces variations à la hausse et à la baisse. Son secret : «Nos produits viennent directement de la ferme, et sont proposés à la clientèle.» Une chaîne d’approvisionnement qui promeut la viande locale en lieu et place des importations, et évite les intermédiaires.
À l’heure où le gouvernement évoque la possibilité de plafonner les prix, la reconstitution du cheptel national s’impose comme une urgence stratégique. Car derrière la volatilité des marchés, c’est toute la souveraineté alimentaire du Royaume qui se joue – bien au-delà de la viande rouge. Le temps des rustines semble révolu ; celui des réformes durables ne peut plus attendre.
