Le contexte diplomatique du Maroc en 2026 se caractérise par une consolidation de ses acquis…
Chronique. Guerre de l’information: stratégies et résilience face au fake news visant le Maroc
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La désinformation, les fake news et les campagnes informationnelles hostiles constituent aujourd’hui l’un des défis stratégiques majeurs des relations internationales contemporaines. Elles ne relèvent plus d’un simple dysfonctionnement de l’espace médiatique ou d’une dérive marginale liée aux réseaux sociaux, mais s’inscrivent au cœur des transformations profondes de la conflictualité mondiale. Dans un contexte marqué par l’érosion des frontières entre temps de paix et temps de crise, par l’hybridation des menaces et par la centralité croissante de l’information comme ressource de pouvoir, les États sont désormais confrontés à des formes d’agression diffuses, persistantes et souvent difficiles à attribuer. Analyse de Dr Yassine El Yattioui, secrétaire général et chercheur associé à NejMaroc, chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II, spécialisé en relations internationales, diplomatie, intelligence économique et en géopolitique.
Le Maroc, en tant qu’État stable, acteur géopolitique central en Afrique du Nord et de l’Ouest, partenaire stratégique de plusieurs puissances internationales et pays à l’ambition diplomatique affirmée, se trouve particulièrement exposé à ces dynamiques. La défense de ses intérêts suprêmes, de son image internationale, de sa réputation et de son influence ne peut dès lors être envisagée sans la mise en place d’un ensemble structuré, cohérent et pérenne d’appareils dédiés à la lutte contre la désinformation.
L’environnement informationnel global est aujourd’hui caractérisé par une surabondance de contenus, une accélération extrême des flux et une dilution des mécanismes traditionnels de vérification. Les plateformes numériques, en privilégiant la viralité, l’émotion et la polarisation, créent des conditions favorables à la diffusion rapide de récits simplificateurs, partisans ou ouvertement mensongers. Dans ce contexte, la désinformation devient un instrument stratégique permettant d’influencer les perceptions, de délégitimer et d’entraver l’action diplomatique d’un État.
Le Maroc fait régulièrement l’objet de telles campagnes, qu’il s’agisse de remises en cause de ses choix souverains, de tentatives de délégitimation de ses institutions, d’attaques contre sa crédibilité en matière de développement ou de distorsions délibérées de sa position sur des dossiers stratégiques majeurs. Ces offensives informationnelles visent moins à convaincre qu’à semer le doute, à brouiller les repères et à affaiblir durablement le capital de confiance dont le Royaume bénéficie sur la scène internationale.
Face à ces menaces, la réaction ne peut être ni ponctuelle ni improvisée. Elle doit s’inscrire dans une vision stratégique globale, fondée sur la reconnaissance de l’information comme un champ de souveraineté à part entière.
La souveraineté informationnelle implique la capacité d’un État à maîtriser son récit national, à protéger son espace informationnel contre les ingérences hostiles et à projeter une image cohérente et crédible de lui-même à l’extérieur. Cette souveraineté ne se confond pas avec la propagande ou la censure ; elle repose au contraire sur la transparence, la crédibilité des institutions, la qualité de l’information produite et la confiance des citoyens. Dans cette perspective, la mise en place d’un ensemble d’appareils de lutte contre la désinformation constitue un impératif stratégique pour le Maroc.
Sur le plan institutionnel, la première solution viable réside dans la structuration claire de la gouvernance de la lutte contre la désinformation. Aujourd’hui, comme dans de nombreux États, les compétences sont souvent dispersées entre plusieurs administrations, sans coordination suffisante ni vision unifiée. Cette fragmentation réduit l’efficacité de l’action publique et favorise une posture essentiellement réactive. Il apparaît donc nécessaire de créer une instance nationale dédiée à la sécurité et à la résilience informationnelles, placée à un niveau stratégique élevé de l’appareil d’État. Cette structure aurait pour mission d’élaborer une doctrine nationale en matière de lutte contre la désinformation, d’assurer la coordination entre les différents ministères et institutions concernés, et de piloter les réponses stratégiques aux campagnes informationnelles hostiles.
Une telle instance devrait s’appuyer sur des capacités avancées de veille, d’analyse et d’anticipation. Le recours aux technologies numériques, à l’intelligence artificielle et à l’analyse des données massives permet aujourd’hui de cartographier les flux informationnels, d’identifier les réseaux de diffusion de fausses informations et de détecter les signaux faibles annonciateurs de campagnes coordonnées. Ces outils, déjà utilisés par plusieurs puissances, constituent des solutions viables à condition d’être intégrés dans un cadre institutionnel clair, respectueux des libertés publiques et soumis à des mécanismes de contrôle.
L’objectif n’est pas de surveiller l’opinion, mais de comprendre les dynamiques informationnelles afin d’y répondre de manière proportionnée et efficace. L’expérience de pays comme le Royaume-Uni ou le Canada montre que la lutte contre la désinformation gagne en efficacité lorsqu’elle est intégrée à une approche interministérielle, associant diplomatie, sécurité, communication et numérique. Le Maroc peut s’inspirer de ces modèles tout en les adaptant à ses spécificités, notamment en tenant compte de la centralité de certaines thématiques dans les campagnes hostiles le visant. La viabilité de ce dispositif repose sur sa capacité à fonctionner en continu, et non uniquement en période de crise.

Sur le plan de la communication gouvernementale, une transformation profonde est nécessaire afin de passer d’une logique défensive à une logique proactive. Trop souvent, les institutions publiques se contentent de démentir des informations déjà largement diffusées, laissant le récit initial s’installer durablement dans l’opinion. Une solution viable consiste à investir dans une communication stratégique anticipative, fondée sur la production régulière de contenus factuels, pédagogiques et accessibles, en plusieurs langues, à destination des publics nationaux et internationaux. Cette communication doit mettre en avant les politiques publiques, les réformes engagées, les réussites économiques et sociales, ainsi que la vision stratégique du Royaume.
La crédibilité de cette communication repose sur la cohérence des messages, la réactivité des porte-paroles et la capacité à s’exprimer sur des supports diversifiés. Les réseaux sociaux, les plateformes vidéo et les médias internationaux doivent être considérés comme des espaces prioritaires de projection du récit marocain. La formation de communicants spécialisés, maîtrisant les codes du numérique et capables d’interagir avec des publics variés, constitue à cet égard une solution concrète et indispensable. Il ne s’agit pas seulement de diffuser des messages, mais de construire une relation de confiance durable avec les audiences.
Les médias nationaux occupent une place centrale dans cet écosystème. Leur rôle ne peut se limiter à la reproduction de communiqués officiels ; ils doivent être des acteurs crédibles de l’information, capables d’enquêter, de contextualiser et de vérifier.
Une solution viable consiste à renforcer les capacités professionnelles des journalistes, notamment en matière de fact-checking, de journalisme de données et de couverture internationale. La création de cellules spécialisées dans la vérification de l’information, soutenues par l’État mais bénéficiant d’une autonomie éditoriale, permettrait de renforcer la qualité du débat public et de fournir des outils fiables aux citoyens.
L’exemple de l’Allemagne, où des initiatives de vérification de l’information ont été développées en partenariat avec des universités et des fondations, montre que la crédibilité est un facteur déterminant de l’efficacité. Pour le Maroc, encourager les collaborations entre médias, chercheurs et experts constitue une solution viable pour produire une information rigoureuse, capable de contrer les récits mensongers sans tomber dans une logique de confrontation stérile.
La dimension numérique et le Web 2.0 représentent un champ stratégique incontournable. Les campagnes de désinformation exploitent les algorithmes des plateformes, les logiques communautaires et les biais cognitifs des utilisateurs. Une réponse efficace suppose une présence institutionnelle structurée et professionnelle sur ces espaces. Les administrations marocaines doivent investir les réseaux sociaux non seulement pour diffuser des informations, mais aussi pour dialoguer, répondre aux interrogations et corriger rapidement les informations erronées. La gestion active des communautés en ligne, fondée sur l’écoute et la transparence, constitue une solution viable pour réduire l’impact des fake news.
La coopération avec les plateformes numériques est également essentielle. Plusieurs États ont engagé des partenariats avec ces entreprises afin de signaler les contenus manifestement faux, de limiter la portée des campagnes coordonnées et de promouvoir des sources fiables. Bien que cette coopération soulève des enjeux juridiques et éthiques, elle constitue aujourd’hui un levier incontournable. Le Maroc peut s’inscrire dans cette dynamique, en défendant une approche équilibrée respectueuse de la liberté d’expression.
Sur le plan juridique, la lutte contre la désinformation nécessite un cadre normatif clair, précis et proportionné. L’objectif n’est pas de pénaliser la critique ou l’erreur, mais de sanctionner les actions délibérées visant à nuire aux intérêts fondamentaux de la nation. Une solution viable consiste à adopter une législation ciblée, définissant clairement les infractions liées à la diffusion intentionnelle de fausses informations dans des contextes sensibles, tout en garantissant des mécanismes de recours et de contrôle juridictionnel. L’exemple de l’Union européenne, avec ses règlements sur les services numériques, montre qu’il est possible d’imposer des obligations de responsabilité aux plateformes sans instaurer une censure étatique.
Cependant, aucune architecture institutionnelle ou juridique ne saurait être pleinement efficace sans l’adhésion et la participation de la société. L’éducation aux médias et à l’information constitue à cet égard l’une des solutions les plus viables et les plus durables. Former les citoyens, dès le plus jeune âge, à analyser les sources, à comprendre les mécanismes de manipulation et à développer un esprit critique face aux contenus numériques est un investissement stratégique de long terme.
Le Royaume, doté d’une population jeune et connectée, dispose d’un potentiel considérable dans ce domaine. L’intégration de modules d’éducation aux médias dans les programmes scolaires et universitaires, ainsi que des campagnes de sensibilisation à destination du grand public, renforceraient la résilience sociétale face à la désinformation.
Les expériences de la Finlande et des pays baltes montrent que les sociétés les mieux armées face aux campagnes informationnelles sont celles où les citoyens sont formés à décrypter l’information. Adapter ces expériences au contexte marocain, en tenant compte des spécificités linguistiques et culturelles, constitue une solution réaliste et pertinente.
Enfin, la lutte contre la désinformation doit s’inscrire dans une perspective internationale. Les campagnes hostiles sont souvent transnationales, impliquant des réseaux opérant au-delà des frontières. En s’impliquant dans des initiatives multilatérales dédiées à la sécurité informationnelle, le Royaume renforcerait sa capacité de réponse tout en consolidant son image d’acteur responsable et engagé.
Par ailleurs, le Maroc peut transformer cette contrainte en opportunité stratégique en développant une diplomatie informationnelle proactive, notamment à destination du continent africain. En partageant son expertise, en soutenant la formation de journalistes et de communicants et en contribuant à la structuration d’écosystèmes médiatiques résilients, le Royaume renforcerait son soft power et son influence régionale.
Les solutions viables existent : elles reposent sur une gouvernance claire, une communication proactive, des médias renforcés, un cadre juridique équilibré, un investissement massif dans le numérique et l’éducation, ainsi qu’une coopération internationale accrue. En articulant ces différents leviers dans une stratégie cohérente et de long terme, le Royaume peut non seulement protéger ses intérêts suprêmes, mais aussi affirmer sa souveraineté informationnelle et consolider sa position sur la scène internationale dans un monde où l’information est devenue un facteur central de puissance.
