Cryptos, blockchain, monnaies numériques: le Maroc prêt pour le grand saut ?

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Avec des millions de Marocains utilisateurs, la cryptomonnaie n’est plus un phénomène marginal. Dans ce nouvel épisode de Paroles d’Experts, Faïçal Tadlaoui reçoit deux figures du secteur, Ilham El Bouloumi et Badr Bellaj, pour décrypter un univers encore méconnu mais qui séduit de plus en plus de jeunes.

Dans un pays où la réglementation financière reste stricte et l’orthodoxie budgétaire saluée, comment expliquer l’engouement massif des Marocains pour les cryptomonnaies ? D’après les chiffres évoqués dans l’émission, environ 6 à 7 millions de personnes au Maroc posséderaient aujourd’hui des actifs numériques.

Cet engouement s’explique par plusieurs facteurs. Le premier est générationnel : une jeunesse technophile, souvent sous-bancarisée, en quête de solutions simples et accessibles pour épargner, investir, ou simplement recevoir des paiements de l’étranger. Contrairement aux circuits traditionnels, parfois lents et contraignants, la crypto permet des transferts quasi instantanés, sans intermédiaires, et avec des montants très faibles.

 » Il faut le dire aussi. On s’adapte vite, c’est un peuple intelligent. Rapidement, ils ont adhéré. On a cette jeunesse majoritairement dans la précarité économique, qui a du mal à payer ou à recevoir à l’international. Donc cette jeunesse, en masse, essaie d’améliorer sa situation financière, de résoudre les problèmes auxquels elle est confrontée. Ils ont vu dans le Bitcoin et dans la cryptomonnaie, en général, un actif dans lequel ils peuvent investir. Il est accessible. Contrairement à la bourse, qui reste difficile d’accès, la crypto est un outil très facile à utiliser. Tu peux investir directement », estime Badr Bellaj, expert blockchain.

Mais l’intérêt ne se limite pas à la seule praticité. Pour nombre de jeunes actifs, la cryptomonnaie est aussi un placement spéculatif. Un chiffre éloquent le prouve : 27 % des jeunes Marocains investissent en crypto uniquement pour spéculer, attirés par des rendements parfois explosifs. Cependant, les experts rappellent que la majorité des utilisateurs ne s’y intéressent pas pour spéculer, mais pour diversifier leurs sources de revenus, notamment à travers le freelancing et l’e-commerce international.

Lire aussi. Cryptomonnaie: la règlementation de Bank Al-Maghrib dévoilée au Gitex Africa Morocco ?

« Comparé aux pourcentages de gains qu’on peut avoir dans un investissement classique, la crypto propose des rendements de x10, x20, x100, ce qui attire énormément la jeunesse. Et d’autre part, c’est une solution pour s’exporter à l’international. Il y a des profils marocains qui travaillent comme freelances, développeurs logiciels, e-commerçants, qui collaborent avec des entreprises internationales. La crypto est un moyen efficace et rapide pour se faire rémunérer », précise, pour sa part, Ilham El Bouloumi, CEO de DataChainEd.

Malgré l’interdiction de 2017 par Bank Al-Maghrib et l’Office des Changes, invoquant les risques de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme, les usages n’ont pas cessé. La blockchain, cette technologie sous-jacente, offre pourtant une traçabilité inédite. Chaque transaction laisse une empreinte publique, difficile à falsifier. À tel point que même les États, comme les États-Unis, saisissent aujourd’hui des milliers de bitcoins dans le cadre de procédures judiciaires.

Mais cette transparence ne signifie pas absence de risques. Il existe des moyens d’anonymiser les transactions, et certains acteurs du dark web continuent d’utiliser les cryptos pour des activités illicites. Toutefois, les intervenants s’accordent à dire que le cash demeure encore aujourd’hui le principal levier des opérations criminelles.
Autre sujet brûlant : les monnaies numériques de banques centrales. L’émission aborde la question du dirham numérique, du dollar numérique et surtout de l’euro numérique, dont le lancement est à l’étude au sein de l’Union européenne. L’objectif est clair : réduire la dépendance vis-à-vis des acteurs financiers américains et contrer l’influence grandissante des stablecoins adossés au dollar, comme l’explique Badr Bellaj.

« En Europe, il y a un grand problème : les paiements intra-pays passent souvent par des acteurs américains », affirme l’expert en blockchain. « Au lieu que deux pays européens fassent des paiements directement entre leurs banques, ils doivent passer par des intermédiaires américains (…). Ils veulent créer un euro numérique pour résoudre ce problème et réduire le coût du système actuel. Deuxième enjeu : les stablecoins américains. Un stablecoin, c’est une monnaie numérique adossée à un actif réel, comme le dollar. Un dollar numérique équivaut à un dollar classique », fait savoir M. Bellaj.

Mutations et défis

Ces nouvelles monnaies, émises directement par les banques centrales, pourraient offrir des paiements plus rapides et inclusifs, mais elles suscitent aussi des craintes. La traçabilité extrême de ces monnaies pourrait permettre aux États de désactiver des comptes ou de restreindre l’usage des fonds selon des critères politiques ou sociaux. Une surveillance numérique potentiellement intrusive, selon certains observateurs.

Ilham El Bouloumi, pour sa part, ne pense pas qu’il s’agira d’un remplacement complet, même à long terme. Les cryptos continueront, selon elle, plutôt une diversification des moyens de paiement. « Par exemple, les cartes bancaires n’ont jamais remplacé le cash. Et l’or reste une valeur refuge. Pareil pour la crypto. Cela dépendra aussi de la politique du pays, des régulations mises en place, et de la manière dont on va orienter la population », dit notre experte.

Pour le Maroc, ces mutations représentent à la fois une opportunité et un défi. D’un côté, les transferts de la diaspora, menacés par des restrictions européennes, pourraient bénéficier des solutions blockchain. D’un autre, le pays devra encadrer et sécuriser les usages pour éviter les dérives, tout en intégrant progressivement ces innovations dans son système monétaire.

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